Portraits et sourires

Le sourire photographique, ou les révolutions du portrait expressif, par André Gunthert.

 » Pourquoi sourit-on sur les portraits photographiques au XXe siècle, et pas au XIXe siècle? Sous cette forme élémentaire, la question est devenue une énigme prisée des études visuelles. Héritière d’une longue tradition d’analyse de l’expression des émotions, elle apparaît comme une évolution historique directement observable, documentée par des sources abondantes. Découvrir la clé de cette métamorphose paraît à portée de main. »

L’image sociale – Le carnet de recherches: http://imagesociale.fr/4275

lansiaux1914

Charles Lansiaux, Aspects de Paris pendant la guerre de 1914 (détails).
>Téérama : Visite guidée : Paris 14-18, la guerre au quotidien, photographies de Charles Lansiaux

Portrait d’un collectionneur prédateur

Champfleury, extrait de la nouvelle Le Fuenzès

Le portrait charge d’un collectionneur, Dom Géronias, dressé par des artistes présents à la vente aux enchères d’une importante collection de tableaux de l’école espagnole. Dom Géronias est particulièrement intéressé par une toile du peintre Fuenzès et réputée entraîner la mort de ses propriétaires.

Dans la salle, cinq ou six artistes s’étaient groupés de façon à masquer un de leurs amis qui dessinait une singulière figure, fort occupée à regarder un tableau. — Ce doit être, dit l’un des artistes, un amateur.

— Non, répondit un autre, il a un habit. Un amateur n’a jamais d’habits ; s’il en a, ils servent à habiller les portemanteaux. L’amateur, comme le bibliophile, jouit d’une redingote recelant des poches où vont s’engouffrer livrés, statuettes et tout objet d’art petit et non fragile.

— Alors, c’est un peintre en miniature : à coup sûr, il a vieilli dans cet art intéressant, et il demeure galerie de Valois, au Palais-Royal.

— Pas davantage : un peintre en miniature deviendrait fou devant un.tableau espagnol… Tenez, ce bonhomme a l’air de s’y connaître, il vient de cracher sur la toile.

— Il a craché, dit un autre, c’est un marchand de tableaux.

— Oh l que vous n’y entendez rien ! dit à son tour le dessinateur. Regardez ces marchands attablés : ils sont tous gros et rouges, avec des habits aussi sales qu’un portrait de famille dans un grenier. Ils sont grossiers et mal embouchés, vos marchands ; et cet original a de fort
bonnes manières, malgré son habit noir qu’on dirait tissé par une araignée.

— Eh bien ! profond observateur, dis-nous la profession, l’âge et la demeure de cet homme ?

— Si j’étais madame Clément, l’auteur du Corbeau sanglant, dit le peintre, et que j’eusse eu l’honneur de succéder à mademoiselle Lenormand, je pourrais vous faire croire à ma science ; mais j’avoue que cet homme me déroute. Il a un œil vairon qui exerce une grande influence sur la physionomie.

— Et le nez, une vrille ! Ce nez-là percerait une planche.

— Avez-vous remarqué, dit le dessinateur, les chairs du cou, qui semblent un paquet de cordes naturelles pour le pendre ; et ces cheveux plats et gris qu’on dirait appartenir à un général de l’armée d’Italie ?

— Il a des mains, dit un autre, d’avare ou de violoniste éreinté. ’

— Voyez-vous le dandinement du corps, une manie particulière aux bêtes enfermées et aux idiots ? répliqua le dessinateur. Cet homme-là, je le connais, je me le rappelle maintenant.

— Bah ! s’écrièrent les artistes, curieux de vérifier leurs observations.

Le peintre enferma dans un carton son croquis terminé, et dit à ses amis :

— J’ai rencontré cet original dans un roman d’Hoffmann.

*

Voir en ligne : Le Fuenzès (1847), Champfleury

Nadar, par Léon Daudet

Nadar

h2_1991.1198.jpg« En première ligne, le vieux et bon Nadar, — presque inconnu sous son véritable nom de Tournachon, — notre voisin de l’Ermitage, en pleine forêt de Sénart. Qui nous aurait dit que ce bois paisible, où l’on allait goûter en famille et déjeuner sur l’herbe, redeviendrait un repaire de bandits comme au temps du Courrier de Lyon ! L’Ermitage lui-même consistait en un semblant de ruine recouverte par un cabaret et un peu plus loin, par le vaste chalet de Nadar, de sa femme et de sa smalah, invités, bohèmes, serviteurs et parasites des deux sexes, ânes, chevaux, oiseaux, chiens et chats. Imberbe et moustachu, habituellement vêtu d’une vareuse rouge, roux de cheveux, puis roux mêlé de blanc, puis entièrement blanc, haut et solide, puis voûté légèrement, d’une gaieté perpétuelle, babillarde et communicative, le chroniqueur-ascensionniste-photographe était un de ces robustes témoins de trois générations qui deviennent de plus en plus rares. Il avait beaucoup usé et abusé de la vie, rendu sa noble compagne bien malheureuse, et il en avait un satané remords, et il ne perdait pas une occasion de se frapper la poitrine à ce sujet, sans cesser pour cela de suivre une fantaisie qui avait été débridée, et qui demeurait vagabonde.

Lui aussi, tel Bergerat, avec plus de bonhomie et de verve, déformait les noms à plaisir. Mon père était son vieux Dauduche. J’étais le petit Dauduchon. Il disait affectueusement « mon Goncourt, mon Flaubert, mon Baudelaire », et pour exprimer son admiration vis-à-vis d’un homme du passé, de son passé : « Ah ! c’était quelque chose de gentil et de bien ! » Les histoires qu’il racontait étaient toujours courtes et significatives. Il ne rabâchait pas. Quand il m’emmenait en forêt à la recherche des champignons, notamment des cèpes ou bolets, il était intarissable sur ses camarades de jadis, hommes et femmes, et nettoyant ses trouvailles d’un raclement rapide de son couteau de poche, il soupirait : « Quelle merveille, ce pauvre Flourens !… Si tu avais connu cette crème de Gautier… Tiens, vois-tu, Dauduchon, celui-là est vénéneux en diable. Il ne faudrait le faire manger ni à un chien, ni même à un conservateur. »

Car, étant de tempérament combatif, il avait horreur des conservateurs de l’Assemblée Nationale, dont il multipliait cependant les binettes à favoris et à crânes lisses, à perruques, ou à chevelures bien peignées, dans ses célèbres ateliers. Il possédait des passions politiques très vives et il affichait un anticléricalisme démodé, au sujet duquel on le plaisantait ferme. Son type de prédilection était Clemenceau. Vers la fin de sa vie, alors qu’il vivait en ermite dans le quartier des Champs-Élysées auprès de sa femme impotente, soignée par lui avec un admirable dévouement, il m’adressait de petits billets : « On me dit que tu es devenu méchant. Moi je ne lis pas tes articles, parce que tu dis du mal de Clemenceau, qui est bon. » Il eût été bien vain d’essayer de lui expliquer que le Clemenceau de la politique n’était pas du tout le même que son charitable et sarcastique visiteur. Puis comment lui faire grief de sa fidélité à ses convictions et à ses amitiés ?

Très respectueux de la jeunesse, Nadar ne commença à me parler des « petites dames », comme il disait, que lorsque je fus un carabin. Pendant nos courses à travers les taillis des Uzelles ou devant le vermouth gommé de l’Ermitage, il m’expliquait : 1° que c’était la chose la plus importante de l’existence, que le reste était fumée ; 2° qu’un homme marié, comme lui, à une femme angélique et dévouée, est le dernier des misérables de la tromper avec des coquines : « Ton papa t’expliquera ça encore mieux que moi, mon Dauduchon. Rappelle-toi, quand tu auras mon âge, qu’il ne faut pas imiter le bonhomme Nadar. » Cinq minutes après, il tirait de sa poche un paquet de lettres, les dépliait avec des mains tremblantes : « Voilà ce qu’elle m’écrit… des pages et des pages… Elle n’a que 25 ans… Hein, quel vieux fou !… »

— Mais non tu n’es pas fou, — il voulait à tout prix être tutoyé par moi, malgré la différence d’âge, — seulement tu n’as pas l’esprit scientifique. » Je confondais alors l’esprit scientifique et la sagesse, et il me semblait que la lecture de Claude Bernard mettait à l’abri de toutes les sottises. Lui riait de bon cœur : « J’ai connu un tel, — ici un nom de savant connu — quelle merveille !… Si tu crois qu’il ne faisait pas ses fredaines. Les médecins, les sculpteurs, les photographes et les doucheurs, il n’y a pas plus débauché. N’empêche que tu as raison,et qu’avec les cheveux blancs, il faut se ranger, sous peine de n’être plus qu’un dégoûtant. »

Il y a beaucoup de Nadar dans le Caoudal de Sapho.

Une dizaine d’années avant sa fin, l’excellent homme s’imagina qu’il précéderait sa femme au tombeau, et que celle-ci serait abandonnée. Cette crainte le dévorait. D’où une série d’instructions touchantes, couchées par écrit sur une grande feuille de papier, dont il me donnait solennellement lecture. Il m’apparut qu’il se grossissait les difficultés de la vie, lesquelles ne s’arrangent pas toujours, en dépit de Capus, mais se tassent assez souvent. La faulx du Temps émousse les pointes des querelles et les dépassants aigus des caractères. Le dernier souvenir que j’aie reçu de mon vieil ami, ce fut, en janvier 1907, une photographie de son « Panthéon Nadar », où défile, en plusieurs anneaux, le long serpent de ses modèles, illustres ou notoires, grosses têtes sur des petits corps, en marche vers l’immortalité. Il n’est rien de plus mélancolique. Quand je la regarde, j’entends la voix brûlée et ardente du chercheur de champignons, je distingue sa figure large et pâle, aux rides profondes, les plis de son cou sur sa chemise molle, ses doigts frémissants et tachetés de roux, qui tripotent des billets amoureux.»

*

> Léon Daudet, Fantômes et vivants. Chapitre IV, Champrosay. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux

Autoportrait de Nadar

Autoportrait de Nadar

Le fonds de l’atelier Nadar : la médiathèque de l’architecture et du patrimoine.

> Exposition « Nadar, la norme et le caprice », au Château de Tours – Musée du jeu de paume.

> Nadar – Archives de France – Célébrations nationales

 

Nadar_autoportrait_tournant.gif

 

Maupassant, par Léon Daudet

Maupassant

La carrière littéraire de Maupassant se limita à une décennie — de 1880 à 1890 — avant qu’il ne sombre dans la folie et ne meure peu avant ses quarante-trois ans.

220px-Maupassant_2.jpg « Bien qu’en dehors des Soirées de Médan, où figurait sa Boule de Suif, il fût peu édité chez Charpentier, Maupassant venait rue de Grenelle. Il était alors de traits réguliers, brun, assez gras, lourd d’esprit comme un campagnard et généralement silencieux. Il ne souffrait pas encore de cette misanthropie, coupée de crises de snobisme, que déchaîna chez lui, quelque temps plus tard, la paralysie générale. Mais déjà il se frottait aux médecins comme à de merveilleux thaumaturges. Il les questionnait longuement dans les embrasures de portes et dans les antichambres. C’était le temps du « document humain ». On disait : « Guy — tout le monde l’appelait Guy — est très consciencieux. Il se renseigne quant à certains cas pathologiques qui seront dans son prochain roman. » Il courait sur lui mainte anecdote scabreuse ou bizarre, et j’ai toujours pensé que son détraquement cérébral avait débuté beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait cru. Il canotait, jouait les Hercule, affectait un profond mépris pour ces lettres qui le faisaient vivre et lui donnaient la célébrité.

(…) On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Ils ont évolué depuis séparément, les deux premiers ayant tendance à s’absorber dans le troisième. Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c’était surtout l’imbécile qui nous frappait par sa fatuité. Je n’ai nullement été surpris d’apprendre par la suite que les femmes, et les plus sottes et les plus vaines, le faisaient tourner en bourrique. Il appelait par ses prétentions les mauvaises farces et ces taquineries cruelles des salonnards et salonnardes dont on raconte ensuite, en exagérant, qu’elles ont causé la perte de leur victime. Il était prêt pour de charmants bourreaux. Je lui en ai connu de délicieux, mais qui abusèrent de son insupportable affectation de virilité pour le déchiqueter sans merci. Belle série pour un peintre comme Hogarth, ayant le sens de la progression dans le pire, que cette vie à étapes de plus en plus noires, allant du salon au cabanon ! »

> Léon Daudet, Fantômes et vivants. Chapitre I, Vision de Flaubert, Goncourt et Maupassant. In  « Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux. »

Portrait de l’artiste en Belge errant, Guy Goffette.

Portrait de l’artiste en Belge errant
Guy Goffette

« On naît sans souci, n’importe où, on n’a rien demandé. Le monde s’installe tout seul dans vos yeux, c’est un petit paradis avec de l’herbe et du ciel à ne plus savoir où donner de la tête. Libre, affamé de couleurs comme une carte muette, on grimpe sur ses jambes pour dépasser son ombre et mettre l’horizon dans son sac. C’est ainsi qu’on finit par tomber, la tête contre un mur où quelqu’un se met à crier Poètes, vos papiers ?

Que répondre quand on est né au fin fond d’un Tartane de poupée : trois frontières, trois collines et une rivière qui change de nom avant de se suicider dans la Meuse endormeuse et si chère à Péguy, que répondre ? sinon que l’on est de ce jardin entre ciel et terre qui marche vers l’océan, comme l’on est de la langue de sa mère ou de Jeanne, la Bonne Lorraine, avant elle, bien avant que l’Histoire nous mette en carafe au bout du bout d’un royaume de poche ?

Quoi ? Belge par raccroc et malgré la révolte de 1848, le drapeau noir des Virtonnais sur la mairie, le rouge sur l’église, et la petite garnison qui s’enfuit dare-dare sous la huée populaire et gagne Arlon où elle se terre depuis lors ? (Remarquons en passant que tous les manuels du royaume se sont bien gardés de rappeler cette Commune de Virton, si improvisée et si peu sanglante, il est vrai, et l’affront jamais lavé au premier roi.)

Que répondre ? sinon que naître dans une île perdue vous donne pour toujours le goût de la mer, naître sur trois frontières, à jamais le plaisir de sauter les barrières, de transgresser les interdits, les codes, les lois de papier.

Belge errant donc (Belge qui peut, comme disait Michaux), de Gaume en Limousin, par le Québec, la Roumanie, le Nord-Pas-de-Calais et les Ardennes, où Rimbaud, lui non plus, n’a pris racine. Pourvu que sur ses traces, avec les semelles de vent qu’on a dégottées Dieu sait où, dans quelle enfance, on puisse chercher encore et encore « le lieu et la formule » de vivre éperdument. »

> Les Derniers Planteurs de fumée, Collection Folio 2 € (n° 5168), Gallimard, 2010. pp. 105-106. Récits extraits du recueil Partance et autres lieux. 1996.

 

Balzac, sous les traits d’un de ses personnages

Honoré de Balzac
Sous les traits d’Albert  Savarus

— A-t-il donc quelque chose d’extraordinaire, demanda madame de Chavoncourt.

— Oui, répondit le vicaire-général.

— Eh ! bien, expliquez-nous cela, dit madame de Watteville.

— La première fois que je le vis, dit l’abbé de Grancey, il me reçut dans la première pièce après l’antichambre (l’ancien salon du bonhomme Galard),   qu’il   a   fait   peindre   en   vieux   chêne,   et   que   j’ai   trouvée entièrement tapissée de livres de droit contenus dans des bibliothèques également peintes en vieux bois. Cette peinture et les livres sont tout le luxe, car le mobilier consiste en un bureau de vieux bois sculpté, six vieux fauteuils en tapisserie, aux fenêtres des rideaux couleur carmélite bordés
de vert, et un tapis vert sur le plancher. Le poêle de l’antichambre chauffe aussi cette bibliothèque. En l’attendant là, je ne me figurais point mon avocat sous des traits jeunes. Ce singulier cadre est vraiment en harmonie avec la figure, car monsieur Savaron est venu en robe de chambre de mérinos noir, serrée par une ceinture en corde rouge, des pantoufles rouges, un gilet de flanelle rouge, une calotte rouge.

— La livrée du diable ! s’écria madame de Watteville.

— Oui, dit l’abbé;   mais   une   tête   superbe :   cheveux   noirs,   mélangés   déjà   de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et les   saint   Paul   de   nos   tableaux,   à   boucles   touffues   et   luisantes,   des cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comme celui d’une femme, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu, puis les joues creusées, marquées de deux rides longues pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un petit menton mince et trop court ; la patte d’oie aux tempes, les yeux caves, roulant sous des arcades sourcilières comme deux globes ardents ; mais, malgré
tous   ces   indices   de   passions   violentes,   un   air   calme,   profondément résigné, la voix d’une douceur pénétrante, et qui m’a surpris au Palais par sa   facilité,   la   vraie   voix   de   l’orateur   tantôt   pure   et   rusée,   tantôt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se pliant au sarcasme et devenant alors incisive. Monsieur Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfin il a des mains de prélat. La seconde fois que je suis allé  chez  lui,  il  m’a  reçu  dans  sa  chambre  qui  est  contiguë  à  cette bibliothèque, et a souri de mon étonnement quand j’y ai vu une méchante commode, un mauvais  tapis,  un  lit de collégien  et aux fenêtres  des rideaux de calicot. Il sortait de son cabinet où personne ne pénètre, m’a dit Jérôme qui n’y entre pas et qui s’est contenté de frapper à la porte. Monsieur Savaron a fermé lui-même cette porte à clef devant moi. La troisième fois, il déjeunait dans sa bibliothèque de la manière la plus frugale ; mais cette fois, comme il avait passé la nuit à examiner nos pièces, que j’étais avec notre avoué, que nous devions rester longtemps ensemble   et   que   le   cher   monsieur Girardet est   verbeux,  j’ai  pu  me permettre   d’étudier   cet   étranger.   Certes, ce n’est pas un homme ordinaire. Il y a plus d’un secret derrière ce masque à la fois terrible et doux,   patient   et   impatient,   plein   et creusé.   Je l’ai   trouvé   voûté légèrement, comme tous les hommes qui ont quelque chose de lourd à porter.

Scènes de la vie privée. Albert Savarus.

*

« Dans ce portrait, d’ailleurs très fidèle, Balzac s’idéalise un peu pour les besoins du roman, et se retire quelques kilogrammes d’embonpoint, licence bien permise à un héros aimé de la duchesse d’Argaiolo et de mademoiselle Philomène de Watteville. — Ce roman d’Albert Savarus un des moins connus et des moins cités de Balzac, contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes de vie et de travail; on pourrait même y voir, s’il était permis de soulever ces voiles, des confidences d’un autre genre. » Théophile Gautier.

*

Source : Publication en mode texte de la première édition de La Comédie humaine (dite édition Furne, 1842-1855), paginée et encodée – Groupe International de Recherches Balzaciennes, la Maison de Balzac (musée de la Ville de Paris) et le groupe ARTFL de l’Université de Chicago. http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/presentation.htm

Blaise Cendrars, par Robert Doisneau et Jacques Réda

doisneau_robert_blaise_cendrars

Sonnet fondu

Jacques Réda

(sur un portrait photographique de Blaise Cendrars fumant)
Ainsi qu’on voit après les chaleurs le bitume
Travaillé comme un front où l’âge et les soucis
Ont creusé des sillons aux rebords épaissis,
Où le rire a figé des vagues d’amertume,

L’orogenèse est close au visage qu’entament
Dans sa lave, jumeaux, les cratères de ces
Yeux empruntant leur profondeur aux cétacés
Et malins comme ceux d’un vieil hippopotame.

Quels mots oserait-on ajouter là-dessus ?
Les siens ont bourgeonné jusque dans les tissus,
Chaque ride a brodé sur le même grand thème

De la vie avalée à tire-larigot,
Et le pif à lui seul fait le journal intime
D’un prince obscur et d’un illustre mendigot.

Il est juste qu’enfin la face de cet homme
Imite la planète où flâne son  fantôme.

L’âme brûle à travers les cendres du mégot.


Source du sonnet : Formules, n° 12 : Le sonnet contemporain, retour au sonnet  / format PDF