Frida Kahlo : Autoportrait aux cheveux coupés

Dans Autorretrato con Pelo Cortado (1940), Frida Kahlo se présente sous les traits d’un être androgyne. Réflexion féministe de l’artiste sur le genre et l’ambiguïté sexuelle, ce tableau appartient aux nombreux autoportraits qui révèlent une analyse du statut et de la condition des femmes de son époque. Cette œuvre manifeste reflète aussi la résistance de l’artiste face aux lois patriarcales du Mexique des années 1930-1950.

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À travers l’analyse d’une œuvre de Frida Kahlo, Autorretrato con Pelo Cortado (« Autoportrait aux Cheveux Coupés »), datée de 1940, nous nous proposons d’extraire la réflexion féministe de l’artiste sur le genre et l’ambiguïté sexuelle. Avec ses nombreux autoportraits, l’artiste nous a livré une fine analyse du statut et de la condition des femmes de son époque. En tant que femme artiste et femme d’artiste, Kahlo a toute sa vie cherché sa place socialement et professionnellement. Elle a mené une œuvre dichotomique et pertinente quant aux relations hommes-femmes. Son visage et son corps sont progressivement devenus les instruments de sa critique. Autorretrato con Pelo Cortado atteint un haut degré critique, l’œuvre joue sur les complexités de la personnalité de Kahlo. En cela, elle nous apparaît être une œuvre manifeste reflétant la résistance de l’artiste face aux lois patriarcales du Mexique des années 1930-1950.

>  Julie Crenn, « Ahora que Estas Pelona. Frida Kahlo : l’Ambigüité du genre », Clio. Femmes, Genre, Histoire , 36 | 2012. http://clio.revues.org/10836  ; DOI : 10.4000/clio.10836

>  Une femme peintre / Représentation de « femme », de la femme – (autoportrait) http://lewebpedagogique.com/hdalesegrais/espagnol/

FRIDA KAHLO

Les autoportraits de Frida Kahlo révèlent une analyse du statut et de la condition des femmes dans le Mexique des années 1930-1950.

A voir sur le blog « le chevalier à la licorne », de nombreux exemples de l’art de Frida Kahlo.

le chevalier à la licorne

Autoportrait, le cadre, 1938Frida_Kahlo,_June_15,_1919Mes grands-parents, mes parents et moi, 1936

Frida et sa famille.

Frida Kahlo *gelatin silver print *Oct. 16 / 1932Autoportrait dédié au docteur Eloesser, 1940

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Autoportrait avec les cheveux lâchés, 1947

Portrait de mon père, 1951Son papa, qui était photographe.

Frida-KahloLe bus, 1929l'accidentL’accident d’autocar de 1925. Celui qui lui brisa la colonne vertébrale à jamais… et l’obligea à subir de nombreuses interventions chirurgicales et à vivre couchée (ou en fauteuil roulant) la moitié du reste de sa vie.
Elle n’a que 22 ans cette année-là. Elle va seulement commencer à peindre.
Beaucoup de ses peintures, elle les fera allongée, dans son lit.frida-kahlo peignantLa colonne brisée, 1944frida_1946_2le cerf blessé, 1946Le rêve, le lit, 1940museo-casa-estudio-frida-diego-3Le marxisme va guérir la maladie, 1954Sans espoir, 1945frida_1951_lgAutoportrait avec le portrait du docteur Farill, 1951Son médecin et meilleur allié, le Dr. Farill.

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Diego et moi, 1949Et puis il y a l’impressionnant Diego Rivera, le fameux élu de son coeur.
Celui qu’elle aimera plus que tout et qui la fera pourtant souffrir de son infidélité, plus encore que tout le reste.022-frida-kahlo-and-diego-rivera-theredlistFrida et Diego Rivera, 19313a42834vQuelques petits coups de poignard, passionnément amoureux, 1935frida et diego photoL'étreinte amoureuse de l'univers, la terre de Mexico, moi, Diego et M. Xólotl, 1949Munkacsi, kahlo et riveraAutoportrait en tehuana, 19431350062052-1950---hopital-abcHenry Ford Hospital, le lit volant, 1932Ils conçurent un enfant ensemble… mais Frida fit une fausse couche.
Elle conserva le foetus de son enfant, incapable de s’en séparer. Elle avait perdu une raison de vivre de plus.

frida_1954Elle est morte à 47 ans, en…

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Lacenaire, vu par lui-même.

Dramatisant les conditions de leur rédaction, la situation de Lacenaire n’enveloppe pas moins ses Mémoires d’une lueur singulière. Le criminel, exacerbant la position de l’autobiographe qui tente de ressaisir une vie déjà accomplie, a commencé son autobiographie au seuil de la mort. C’est en prison qu’il écrit, face à la guillotine, à laquelle il reviendra de trancher dans le même temps le fil de la vie et de son récit. La fatale chronologie judiciaire imprime au temps de l’écriture son rythme. Attendant mais ignorant le jour de son exécution, Lacenaire s’est lancé dans une course contre le temps, véritable défi à la mort. « Écrivons donc maintenant ; écrivons sans relâche, profitons du temps qui nous reste ; qui sait même si j’aurai le temps de terminer ce que j’ai entrepris ? […] Oh mort ! […] tu as beau me fixer avec tes yeux ternes, ma plume ne s’arrêtera pas dans ma main, elle n’en ira que d’un pas plus ferme et plus agile », écrit-il le 29 décembre, alors qu’il a acquis la certitude du rejet de son pourvoi en cassation . Il accélère alors son travail d’écriture et c’est dans les dix jours précédant sa mort qu’il rédige le tiers de son texte ; il en trace les dernières lignes, en forme d’adieu à son public, le 8 janvier, à dix heures du soir, soit quelques instants avant son départ pour la prison de Bicêtre, qui laisse prévoir son exécution pour le lendemain matin.

L’infamie comme œuvre. L’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire par Anne-Emmanuelle Demartini

Lacenaire, vu par lui-même dans ses mémoires.

« Je vais essayer de me peindre ici tel que je suis sorti des mains de la nature. Par ce que je suis maintenant, on jugera de la différence que l’éducation, les circonstances et ma propre volonté ont apporté à mon caractère primitif.

« Quant au physique, j’avais un corps grêle et délicat en apparence, comme encore aujourd’hui (1835) quoique j’aie toujours été d’une constitution robuste, je crois qu’il y a bien peu de personnes plus maigres que moi ; mais, comme pour donner en démenti à cette chétive construction,je n’ai jamais été malade de ma vie. J’étais très coloré dans ma jeunesse ; je pense même, sans avoir été précisément beau garçon, que j’avais une physionomie assez remarquable. J’avais de fort beaux cheveux, quoique clair-semés. S’ils ont blanchi avant le temps ordinaire, c’est plutôt à l’étude et à une réflexion continuelle qu’il faut l’attribuer, qu’aux malheurs et aux chagrins, qui ont eu peu de prise sur mon âme, aussitôt que je l’ai voulu.

« Il semble que la nature se soit fait un jeu cruel de rassembler en moi tous les dons les plus précieux pour me faire parvenir à ce que le monde appelle le comble de l’infamie et du malheur. J’étais né avec toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur de l’individu et l’ornement de la société. Est-ce ma faute si j’ai été obligé de les fouler aux pieds moi-même ? J’avais un cœur délicat et sensible ! Porté à la reconnaissance et aux plus tendres affections, j’aurais voulu voir tout le monde heureux autour de moi. Rien ne me paraissait si doux et si digne d’envie que d’être aimé. La vue du chagrin d’autrui m’arrachait des larmes. Je me souviens, à l’âge de sept ans, d’avoir pleuré en lisant la fable des Deux Pigeons. Je devinais à cet âge, étant seul et isolé, quel sentiment c’était que l’amitié. Mon esprit vif et pénétrant eût fait de moi un homme plus brillant que solide, si les injustices dont j’ai été l’objet au sein de ma famille ne m’eussent pour ainsi dire forcé de me replier en moi-même, de chercher mes jouissances dans mon propre cœur et de me dépouiller d’une sensibilité que je dus regarder comme un présent funeste et dont la nature ne dotait que ceux dont elle avait résolu le malheur. »

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Lacenaire : ses crimes, son procès et sa mort / recueillis par Victor Cochinat. Éditions J. Laisné (Paris) – 1857: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107881q/f18

Mémoires – Editions du Boucher : http://www.leboucher.com/pdf/lacenaire/lacenaire.pdf

Mémoires, révélations et poésies de Lacenaire, écrits par lui-même à la Conciergerie. Lacenaire, Pierre-François (1800-1836) – Éditeur : chez les marchands de nouveautés (Paris) – 1836 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8619670b/f15.item

*

 « La phrénologie tomba sur un  » os » en 1836 avec Lacenaire. Le poète assassin se joua de la doctrine et de ses prosélytes comme il se joua, d’ailleurs, de la société qui le jugeait. Son procès précéda de peu le déclin de la phrénologie.»  Marc Renneville

Dans la première préface de ses Mémoires, Pierre-François Lacenaire, se plait à ridiculiser ceux qui ne manqueraient pas de trouver en lui « la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata.»

Cher Public,

Ta curiosité a été excitée à un si haut point par mes dernières étourderies, tu t’es mis avec tant d’ardeur à la piste de la moindre circonstance qui présentât quelque rapport avec moi, qu’il y aurait maintenant plus que de l’ingratitude de ma part à ne pas te satisfaire. Et puis, que gagnerais-je à garder le silence? il n’en faudrait pas moins que je serve de pâture à ton avidité. Je vois d’ici une nuée de phrénologues, cranologues, physiologistes, anatomistes, que sais-je ? Tous oiseaux de proie vivant de cadavres, se ruer sur le mien sans lui laisser le temps de se refroidir. J’aurais bien voulu m’éviter cette dernière corvée; mais comment faire ? je ne m’appartiens plus en ce moment; que sera-ce après ma mort ? Aussi quelle curée pour la phrénologie, quel vaste champ de conjectures! que dis-je ? la phrénologie n’en est déjà plus aux conjectures, elle s’appuie sur des données certaines; elle est enfin aussi avancée dans sa marche que la pathologie du choléra.

Mon crâne à la main, je ne doute pas que ses illustres professeurs ne te donnent les détails les plus minutieux et les plus exacts sur mes goûts, mes passions et même sur les aventures de ma vie… dont ils auront eu connaissance auparavant. Malheureusement, la science n’est pas infaillible, les phrénologues comme les autres sont sujets à des bévues et à des confusions : témoin le fait suivant qui est assez plaisant pour trouver place ici. On se souvient encore du procès de Lemoine, assassin de la domestique de madame Dupuytren, et de Gilart, accusé de complicité avec  lui. Ce dernier faisait à grand-peine des vers sans mesure ni raison; il avait même, je crois, rimé sa défense. Lemoine, excellent cuisinier de son état, avait une haute portée d’esprit; mais son éducation avait été négligée, et il n’avait jamais essayé de faire un seul vers de sa vie; moi, qui l’ai connu très particulièrement, je puis assurer qu’il en faisait même peu de cas. Il fut condamné à mort et exécuté. Les phrénologues se livrèrent à des observations profondes sur son organisation; mais leur mémoire, peu fidèle sur certains renseignements donnés, confondit Lemoine avec Gilart, dont, fort heureusement pour lui, ils n’avaient pas eu le crâne à leur disposition; et je les ai entendus, moi, en séance publique, affirmer qu’il résultait des découvertes obtenues sur le crâne de Lemoine qu’il devait avoir une forte inclination pour la poésie, découverte confirmée du reste, disaient-ils, par ses occupations poétiques pendant sa détention. Lemoine poète! Après un résultat aussi satisfaisant, qui pourra m’assurer qu’on ne découvrira pas en moi la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata ? [… ]

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Demartini Anne-Emmanuelle,  » L’infamie comme œuvre  » L’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire, Sociétés & Représentations, 2002/1 n° 13, p. 121-136. DOI : 10.3917/sr.013.0121 .
http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=SR&ID_NUMPUBLIE=SR_013&ID_ARTICLE=SR_013_0121

Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier, « Collection historique », 2001, 430 p., ISBN 2-70-072297-3.  – Jean-Claude Farcy – Crime, histoire & société – revues.org  – http://chs.revues.org/430

 » Pierre-François Lacenaire (1803-1836) : défaire ce monde, déjà  » par Lémi – Article 11 http://www.article11.info/?Pierre-Francois-Lacenaire-1803

Portraits et sourires

Le sourire photographique, ou les révolutions du portrait expressif, par André Gunthert.

 » Pourquoi sourit-on sur les portraits photographiques au XXe siècle, et pas au XIXe siècle? Sous cette forme élémentaire, la question est devenue une énigme prisée des études visuelles. Héritière d’une longue tradition d’analyse de l’expression des émotions, elle apparaît comme une évolution historique directement observable, documentée par des sources abondantes. Découvrir la clé de cette métamorphose paraît à portée de main. »

L’image sociale – Le carnet de recherches: http://imagesociale.fr/4275

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Charles Lansiaux, Aspects de Paris pendant la guerre de 1914 (détails).
>Téérama : Visite guidée : Paris 14-18, la guerre au quotidien, photographies de Charles Lansiaux

Portrait d’un collectionneur prédateur

Champfleury, extrait de la nouvelle Le Fuenzès

Le portrait charge d’un collectionneur, Dom Géronias, dressé par des artistes présents à la vente aux enchères d’une importante collection de tableaux de l’école espagnole. Dom Géronias est particulièrement intéressé par une toile du peintre Fuenzès et réputée entraîner la mort de ses propriétaires.

Dans la salle, cinq ou six artistes s’étaient groupés de façon à masquer un de leurs amis qui dessinait une singulière figure, fort occupée à regarder un tableau. — Ce doit être, dit l’un des artistes, un amateur.

— Non, répondit un autre, il a un habit. Un amateur n’a jamais d’habits ; s’il en a, ils servent à habiller les portemanteaux. L’amateur, comme le bibliophile, jouit d’une redingote recelant des poches où vont s’engouffrer livrés, statuettes et tout objet d’art petit et non fragile.

— Alors, c’est un peintre en miniature : à coup sûr, il a vieilli dans cet art intéressant, et il demeure galerie de Valois, au Palais-Royal.

— Pas davantage : un peintre en miniature deviendrait fou devant un.tableau espagnol… Tenez, ce bonhomme a l’air de s’y connaître, il vient de cracher sur la toile.

— Il a craché, dit un autre, c’est un marchand de tableaux.

— Oh l que vous n’y entendez rien ! dit à son tour le dessinateur. Regardez ces marchands attablés : ils sont tous gros et rouges, avec des habits aussi sales qu’un portrait de famille dans un grenier. Ils sont grossiers et mal embouchés, vos marchands ; et cet original a de fort
bonnes manières, malgré son habit noir qu’on dirait tissé par une araignée.

— Eh bien ! profond observateur, dis-nous la profession, l’âge et la demeure de cet homme ?

— Si j’étais madame Clément, l’auteur du Corbeau sanglant, dit le peintre, et que j’eusse eu l’honneur de succéder à mademoiselle Lenormand, je pourrais vous faire croire à ma science ; mais j’avoue que cet homme me déroute. Il a un œil vairon qui exerce une grande influence sur la physionomie.

— Et le nez, une vrille ! Ce nez-là percerait une planche.

— Avez-vous remarqué, dit le dessinateur, les chairs du cou, qui semblent un paquet de cordes naturelles pour le pendre ; et ces cheveux plats et gris qu’on dirait appartenir à un général de l’armée d’Italie ?

— Il a des mains, dit un autre, d’avare ou de violoniste éreinté. ’

— Voyez-vous le dandinement du corps, une manie particulière aux bêtes enfermées et aux idiots ? répliqua le dessinateur. Cet homme-là, je le connais, je me le rappelle maintenant.

— Bah ! s’écrièrent les artistes, curieux de vérifier leurs observations.

Le peintre enferma dans un carton son croquis terminé, et dit à ses amis :

— J’ai rencontré cet original dans un roman d’Hoffmann.

*

Voir en ligne : Le Fuenzès (1847), Champfleury

Nadar, par Léon Daudet

Nadar

h2_1991.1198.jpg« En première ligne, le vieux et bon Nadar, — presque inconnu sous son véritable nom de Tournachon, — notre voisin de l’Ermitage, en pleine forêt de Sénart. Qui nous aurait dit que ce bois paisible, où l’on allait goûter en famille et déjeuner sur l’herbe, redeviendrait un repaire de bandits comme au temps du Courrier de Lyon ! L’Ermitage lui-même consistait en un semblant de ruine recouverte par un cabaret et un peu plus loin, par le vaste chalet de Nadar, de sa femme et de sa smalah, invités, bohèmes, serviteurs et parasites des deux sexes, ânes, chevaux, oiseaux, chiens et chats. Imberbe et moustachu, habituellement vêtu d’une vareuse rouge, roux de cheveux, puis roux mêlé de blanc, puis entièrement blanc, haut et solide, puis voûté légèrement, d’une gaieté perpétuelle, babillarde et communicative, le chroniqueur-ascensionniste-photographe était un de ces robustes témoins de trois générations qui deviennent de plus en plus rares. Il avait beaucoup usé et abusé de la vie, rendu sa noble compagne bien malheureuse, et il en avait un satané remords, et il ne perdait pas une occasion de se frapper la poitrine à ce sujet, sans cesser pour cela de suivre une fantaisie qui avait été débridée, et qui demeurait vagabonde.

Lui aussi, tel Bergerat, avec plus de bonhomie et de verve, déformait les noms à plaisir. Mon père était son vieux Dauduche. J’étais le petit Dauduchon. Il disait affectueusement « mon Goncourt, mon Flaubert, mon Baudelaire », et pour exprimer son admiration vis-à-vis d’un homme du passé, de son passé : « Ah ! c’était quelque chose de gentil et de bien ! » Les histoires qu’il racontait étaient toujours courtes et significatives. Il ne rabâchait pas. Quand il m’emmenait en forêt à la recherche des champignons, notamment des cèpes ou bolets, il était intarissable sur ses camarades de jadis, hommes et femmes, et nettoyant ses trouvailles d’un raclement rapide de son couteau de poche, il soupirait : « Quelle merveille, ce pauvre Flourens !… Si tu avais connu cette crème de Gautier… Tiens, vois-tu, Dauduchon, celui-là est vénéneux en diable. Il ne faudrait le faire manger ni à un chien, ni même à un conservateur. »

Car, étant de tempérament combatif, il avait horreur des conservateurs de l’Assemblée Nationale, dont il multipliait cependant les binettes à favoris et à crânes lisses, à perruques, ou à chevelures bien peignées, dans ses célèbres ateliers. Il possédait des passions politiques très vives et il affichait un anticléricalisme démodé, au sujet duquel on le plaisantait ferme. Son type de prédilection était Clemenceau. Vers la fin de sa vie, alors qu’il vivait en ermite dans le quartier des Champs-Élysées auprès de sa femme impotente, soignée par lui avec un admirable dévouement, il m’adressait de petits billets : « On me dit que tu es devenu méchant. Moi je ne lis pas tes articles, parce que tu dis du mal de Clemenceau, qui est bon. » Il eût été bien vain d’essayer de lui expliquer que le Clemenceau de la politique n’était pas du tout le même que son charitable et sarcastique visiteur. Puis comment lui faire grief de sa fidélité à ses convictions et à ses amitiés ?

Très respectueux de la jeunesse, Nadar ne commença à me parler des « petites dames », comme il disait, que lorsque je fus un carabin. Pendant nos courses à travers les taillis des Uzelles ou devant le vermouth gommé de l’Ermitage, il m’expliquait : 1° que c’était la chose la plus importante de l’existence, que le reste était fumée ; 2° qu’un homme marié, comme lui, à une femme angélique et dévouée, est le dernier des misérables de la tromper avec des coquines : « Ton papa t’expliquera ça encore mieux que moi, mon Dauduchon. Rappelle-toi, quand tu auras mon âge, qu’il ne faut pas imiter le bonhomme Nadar. » Cinq minutes après, il tirait de sa poche un paquet de lettres, les dépliait avec des mains tremblantes : « Voilà ce qu’elle m’écrit… des pages et des pages… Elle n’a que 25 ans… Hein, quel vieux fou !… »

— Mais non tu n’es pas fou, — il voulait à tout prix être tutoyé par moi, malgré la différence d’âge, — seulement tu n’as pas l’esprit scientifique. » Je confondais alors l’esprit scientifique et la sagesse, et il me semblait que la lecture de Claude Bernard mettait à l’abri de toutes les sottises. Lui riait de bon cœur : « J’ai connu un tel, — ici un nom de savant connu — quelle merveille !… Si tu crois qu’il ne faisait pas ses fredaines. Les médecins, les sculpteurs, les photographes et les doucheurs, il n’y a pas plus débauché. N’empêche que tu as raison,et qu’avec les cheveux blancs, il faut se ranger, sous peine de n’être plus qu’un dégoûtant. »

Il y a beaucoup de Nadar dans le Caoudal de Sapho.

Une dizaine d’années avant sa fin, l’excellent homme s’imagina qu’il précéderait sa femme au tombeau, et que celle-ci serait abandonnée. Cette crainte le dévorait. D’où une série d’instructions touchantes, couchées par écrit sur une grande feuille de papier, dont il me donnait solennellement lecture. Il m’apparut qu’il se grossissait les difficultés de la vie, lesquelles ne s’arrangent pas toujours, en dépit de Capus, mais se tassent assez souvent. La faulx du Temps émousse les pointes des querelles et les dépassants aigus des caractères. Le dernier souvenir que j’aie reçu de mon vieil ami, ce fut, en janvier 1907, une photographie de son « Panthéon Nadar », où défile, en plusieurs anneaux, le long serpent de ses modèles, illustres ou notoires, grosses têtes sur des petits corps, en marche vers l’immortalité. Il n’est rien de plus mélancolique. Quand je la regarde, j’entends la voix brûlée et ardente du chercheur de champignons, je distingue sa figure large et pâle, aux rides profondes, les plis de son cou sur sa chemise molle, ses doigts frémissants et tachetés de roux, qui tripotent des billets amoureux.»

*

> Léon Daudet, Fantômes et vivants. Chapitre IV, Champrosay. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux

Autoportrait de Nadar

Autoportrait de Nadar

Le fonds de l’atelier Nadar : la médiathèque de l’architecture et du patrimoine.

> Exposition « Nadar, la norme et le caprice », au Château de Tours – Musée du jeu de paume.

> Nadar – Archives de France – Célébrations nationales

 

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Maupassant, par Léon Daudet

Maupassant

La carrière littéraire de Maupassant se limita à une décennie — de 1880 à 1890 — avant qu’il ne sombre dans la folie et ne meure peu avant ses quarante-trois ans.

220px-Maupassant_2.jpg « Bien qu’en dehors des Soirées de Médan, où figurait sa Boule de Suif, il fût peu édité chez Charpentier, Maupassant venait rue de Grenelle. Il était alors de traits réguliers, brun, assez gras, lourd d’esprit comme un campagnard et généralement silencieux. Il ne souffrait pas encore de cette misanthropie, coupée de crises de snobisme, que déchaîna chez lui, quelque temps plus tard, la paralysie générale. Mais déjà il se frottait aux médecins comme à de merveilleux thaumaturges. Il les questionnait longuement dans les embrasures de portes et dans les antichambres. C’était le temps du « document humain ». On disait : « Guy — tout le monde l’appelait Guy — est très consciencieux. Il se renseigne quant à certains cas pathologiques qui seront dans son prochain roman. » Il courait sur lui mainte anecdote scabreuse ou bizarre, et j’ai toujours pensé que son détraquement cérébral avait débuté beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait cru. Il canotait, jouait les Hercule, affectait un profond mépris pour ces lettres qui le faisaient vivre et lui donnaient la célébrité.

(…) On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Ils ont évolué depuis séparément, les deux premiers ayant tendance à s’absorber dans le troisième. Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c’était surtout l’imbécile qui nous frappait par sa fatuité. Je n’ai nullement été surpris d’apprendre par la suite que les femmes, et les plus sottes et les plus vaines, le faisaient tourner en bourrique. Il appelait par ses prétentions les mauvaises farces et ces taquineries cruelles des salonnards et salonnardes dont on raconte ensuite, en exagérant, qu’elles ont causé la perte de leur victime. Il était prêt pour de charmants bourreaux. Je lui en ai connu de délicieux, mais qui abusèrent de son insupportable affectation de virilité pour le déchiqueter sans merci. Belle série pour un peintre comme Hogarth, ayant le sens de la progression dans le pire, que cette vie à étapes de plus en plus noires, allant du salon au cabanon ! »

> Léon Daudet, Fantômes et vivants. Chapitre I, Vision de Flaubert, Goncourt et Maupassant. In  « Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux. »