Le grand détatoueur, Albert Londres

M. Albert Londres nous parle des quels avec leurs ballots, leurs animaux divers, et nous énumère ses chiens errants, ses farouches dockers. Et c’est ensuite les arrivées et les départs des paquebots géants tout cela sentant les pays lointains, inconnus, fabuleux, que beaucoup d’entre nous ne connaîtront jamais, mais dont on peut rêver. Est-ce qu’un poète, au siècle dernier, n’a pas écrit qu’il lisait de préférence les livres de voyages où il n’est question que de pays où il était sûr de ne jamais aller ? Il faut lire ce livre au coin de son feu, ou mieux encore, au cours d’un voyage pas trop long, où les paysages entrevus à travers les portières alternent avec les descriptions parcourues. On ne peut suivre l’auteur pas à pas. Ce serait fastidieux, tandis que l’ouvrage est très amusant.

Auguste Cheylac  
Mercure de France, 15 janvier 1919

Albert Londres

Albert Londres (1884 – 1932 )

Le grand détatoueur

Le grand détatoueur

 

Un jour, j’ai essayé de vous dire toutes les races des messieurs et des dames que l’on rencontre à Marseille. Ce ne fut qu’un essai. Je m’en rends compte. J’avais entrepris là un travail dépassant mes forces, ma bonne volonté indéniable, ma compétence que j’imaginais plus vaste.

C’était vouloir collectionner des timbres-poste. Quand vous les aurez tous achetés, il en paraîtra de nouveaux.

Ainsi ai-je découvert une peuplade non encore représentée à la Société des Nations. Ses tentes sont au cœur de la ville. Si vous préférez, ayant trouvé le cœur de la ville entre les vieux quais, la Bourse et l’Opéra, les indigènes dont je vous parle se sont répandus autour de lui comme de la crème.

La race de ces individus n’est pas très pure.

Ethnologiquement, on tâtonne sur son origine.

Ces gens parlent des langues différentes et n’ont pas beaucoup de religion.

Jusqu’ici, on n’a pas remarqué qu’ils fussent anthropophages.

Ce sont les tatoués.

Un après-midi qu’il faisait soleil, je ne fus pas sans ressentir de l’étonnement lorsque je vis qu’un antitatoueur hissait son drapeau de combat en pleine forteresse des tatoués.

C’était le missionnaire prêchant les idolâtres.

Son sermon était court et imprimé.

Il l’avait affiché sur l’écorce des arbres de la cité “tatoue”. Il disait : « Tatoués, détatouez-vous. Sans repiquer, sans douleur, sans cicatrices. L’inventeur opère lui-même. Je m’appelle d’Aignan d’Aix. Je vous crie la vérité. Venez à mon temple, 49, cours Belsunce. Vos péchés, à prix réduits, vous seront remis. Malgré l’apposition de mes huiles saintes, s’il y a lieu à des retouches, je les ferai gratuitement. »

L’apôtre, comme tous les apôtres, prêchait dans le désert.

Se trouvant bien au chaud dans leurs tatouages, les tatoués passaient sans entendre le cri du détatoueur.

Et cet homme, pensais-je, mériterait déjà un autel !

C’est alors que je décidai de me rendre en personne à la maison du bienfaiteur méconnu.

L’homme qui promettait à ses frères d’effacer de leur corps des marques ineffaçables me paraissait être un nouveau messie.

Le numéro 49 du cours Belsunce était bien un hôtel, mais il était meublé.

Je gravis dignement le premier étage, et l’on me proposa tout de suite une chambre pour un moment.

Sans attendre, je fis connaître que mes intentions étaient pures et que je venais seulement voir le grand détatoueur.

On me répondit qu’il était en face, au café, avec son chien.

Il avait, me dit-on, les cheveux blancs, un habit ordinaire, mais son chien était de chasse.

Je descendis l’étroit escalier et, tout en traversant le cours, j’interrogeai le café d’en face.

Je vis tout de suite le chien de chasse, l’habit ordinaire et les blancs cheveux.

M’avançant, je saluai l’évangéliste :

— Monsieur, lui dis-je, c’est bien vous qui luttez contre une religion barbare ?…

— Contre une religion barbare ?

— Je veux parler de la secte des tatoués.

— Oui, fit-il, c’est moi qui détatoue.

Avec sa permission, je m’assis à sa table.

— Qu’avez-vous, me demanda-t-il, un oiseau, un cœur, une bague, une pensée, une ancre, des yeux, des initiales, un serpent, un Napoléon ?

— Un Napoléon ? Peut-être voulez-vous dire un louis, soit vingt francs ?

— Non, mon ami, pour un Napoléon, surtout s’il tient toute la poitrine, c’est cinq cents francs.

— Il ne s’agit pas d’un Napoléon.

— Une Marianne ? Quelle grandeur ? Dans le dos ou dans le torse ?

— Ni l’un ni l’autre, je ne fais pas de politique.

— Vous avez sans doute un cœur ?

— Évidemment.

— C’est de cinquante à deux cents francs, les cœurs, suivant la dimension.

— Mais je n’ai pas de cœur !

— C’est une pensée ?

— Non, je n’ai jamais eu de pensée. Mais si c’était un serpent ?

— Les serpents vont chercher jusqu’à mille francs. Songer qu’il y a des serpents qui prennent au cou, enroulent deux fois le buste avant d’arriver au nombril et finissent aux doigts de pieds.

— Eh bien ! je n’ai pas de serpent !

— Le refrain de L’Internationale, peut-être ? Avec ou sans musique ?

— Non.

— Je vois, c’est secret.

— Insolent !

— Monsieur, de quoi s’agit-il ?

Ayant écouté mon exposé, le magicien, les bras tendus vers moi, s’exprima de la sorte :

— Soyez béni, noble cœur. Enfin je ne mourrai pas incompris. Vous cherchiez par le monde le grand détatoueur. Alors vous êtes venu jusqu’à cet humble café pour que je vous administre la preuve de mon miracle. Merci. Vous verrez et vous croirez.

— Allons ! fis-je.

— Je suis vieux. En voulant arracher leur secret aux acides mystérieux, j’ai brûlé mes deux yeux bleus. J’ai connu de beaux espoirs et des matinées plus magnifiques encore. De huit heures à douze heures, un jour des temps anciens, j’ai lavé le corps des hommes de tant de taches honteuses que cela fit exactement quatre mille cinq cent quarante-deux francs. L’Autriche-Hongrie…

— Allons, monsieur…

— … me fit offrir officiellement et par deux fois cent mille francs de mon secret. Et cela sur la tête de mes enfants. J’ai eu la foi. J’ai trouvé. J’apporte aux hommes la délivrance. Pourquoi vendre à l’Autriche-Hongrie ce qui revient à l’humanité ? Mais vous voici ; grâce à vous le monde entier va savoir. Je continuerai, hélas ! de poursuivre ma course vers la tombe, mais du moins ce ne sera plus d’un pas désabusé.

— En attendant, monsieur, allons détatouer.

Nous nous levâmes.

Il nous manquait le tatoué.

Ce n’était pas fait pour embarasser l’homme qui tint l’Autriche-Hongrie en échec.

Il dit au garçon d’hôtel d’aller dans le quartier et de lui ramener deux tatoués.

Nous, nous attendions sur le cours Belsunce.

On vit bientôt le garçon qui revenait. Il était suivi de vingt-sept personnes des deux sexes.

Il nous dit que ce n’était pas de sa faute. Il avait seulement crié dans la rue des Fabres : « Le professeur d’Aignan demande deux sujets à détatouer pour rien. »

Il nous expliqua qu’alors il en sortit de toutes les maisons.

Ce fut à nous de choisir.

— Que préférez-vous ? Un ventre ? Un cou ? Une cuisse ? me demande le professeur.

— Je préfère l’aile.

Il emmena un homme et une femme, une cuisse et un bras. Les autres se retirèrent en l’insultant.

Ainsi la populace cracha sur Jésus qui ne voulait que son salut.

Quand on fut dans la chambre meublée, le professeur décadenassa une petite valise. Il l’ouvrit, en retira trois flacons, une spatule en bois, et dit :

— Maintenant, madame, veuillez nous montrer votre cuisse.

La dame obéit. Sur cette cuisse, deux grands yeux nous regardaient.

— C’est un travail, dit-il, qui vaudrait cent vingt francs.

Aussitôt la dame retira sa cuisse, disant qu’elle n’avait pas d’argent.

— D’Aignan n’a qu’une seule parole, fit le professeur qui, de nouveau, s’empara de la cuisse.

Et il se mit au travail.

— J’applique d’abord cet élixir de la bouteille n° 1. Ne craignez rien, madame, aucune souffrance. Permettez-moi de souffler légèrement sur votre cuisse.

— Soufflez, monsieur.

— Je laisse sécher, puis je débouche le flacon n° 2. Que contiennent ces flacons ?… Vous le voyez, du liquide. De quoi ce liquide est-il fait ? De quinze ans de recherches, de mes veilles et la perte de ma vue. Avant moi, on ne détatouait pas, on étalait, on arrachait la chair, on enfonçait la marque. Moi j’aspire le tatouage. Sentez-vous, madame, vos deux yeux monter doucement dans votre cuisse ?

— On frappe à la porte, monsieur, lui dis-je.

— Et je prends le flacon n° 3. C’est en lui qu’est l’accomplissement final du miracle. J’applique. La croûte se forme. Regardez, les deux yeux de madame sont déjà dans ma croûte. Un jour, dans dix jours, cette croûte tombera. De nouveau, ô pécheresse, vous pourrez alors marcher la tête haute ! Remettez votre culotte. L’opération est terminée.

— Entrez !

Une petite femme apparut.

— Avancez, ma fille. Eh bien ! cet « amour pour la vie » est-il parti ?

— Ce matin, dit l’enfant, en battant joyeusement des mains.

— Montrez ! Voici le bras de mademoiselle. Du poignet à l’épaule il est blanc comme du lait. Jadis, ici, je crois, était la tare.

— Je n’ai plus de honte, et je puis m’habiller sans manches. Voici ma sœur, monsieur le savant. Elle doit se marier. Je vous l’amène…

— Montrez.

Au-dessus d’un beau sein gauche, elle avait un bel Henri.

— Comment s’appelle votre fiancé ?

— Bertrand.

— Vous épouserez, mademoiselle, cet honnête homme.

Le professeur me mit un paquet de lettres sur les genoux :

— Lisez, tenez voici un colonel, un amiral, un lord anglais. Lisez, monsieur, ces cris de reconnaissance. Maintenant, je vous demande le secret.

Voici des lettres de plus fortes en plus fortes. De hautes dames me bénissent, monsieur, dans leur château !…

On redescendit sur le cours Belsunce.

— Eh ! père d’Aignan, fit un ouvrier, vous savez, le « zoiseau » que j’avais sur le gosier n’est pas revenu, et je chante quand même. Merci !

Le grand sorcier éleva son regard, m’arrêta d’un geste et dit :

— Je suis celui qui rachète, à prix réduits, les péchés des hommes.

*

Marseille, porte du Sud. Albert Londres. Le texte en ligne: Wikisource,

*

Autres tatoués

 

«  D’abord je fis un pas en arrière. C’est la nouveauté du fait qui me suffoquait. Je n’avais encore jamais vu d’homme en cage par cinquantaine. Torses nus pour la plupart (car en Guyane, s’il ne fait pas tout à fait aussi chaud qu’en enfer, il y fait, en revanche, beaucoup plus humide) tous ces torses étaient illustrés. Les « zéphirs », ceux qui proviennent des bat’-d’Af, méritaient d’être mis sous verre. L’un était tatoué de la tête aux doigts de pieds. Tout le vocabulaire de la canaille malheureuse s’étalait sur ces peaux : « Enfant de misère. » « Pas de chance. » « Ni Dieu ni maître. » « Innocents. » « Vaincu non dompté. » Et des inscriptions obscènes à se croire dans une vespasienne. Celui-là, chauve, s’était fait tatouer une perruque avec une impeccable raie au milieu. Chez un autre, c’étaient des lunettes. C’est le premier à qui je trouvai quelque chose à dire :

— Vous étiez myope ?

— Non ! louftingue.

L’un avait une espèce de grand cordon de la Légion d’honneur, sauf la couleur. Je vis aussi des signes cabalistiques. Et un homme portait un masque. Je le regardai avec effarement. On aurait dit qu’il sortait du bal. Il me regarda avec commisération et lui se demanda d’où je sortais. »

Au Bagne, Albert Londres – texte en ligne : Wikisource.

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Maurice Barrès, par Victor Méric – alias Flax

Portrait de Maurice Barrès, par Victor Méric.

Paru dans  Les Hommes du jour , (extrait).

Barrès par DelannoyMaurice Barrès est un cuistre et le plus désagréable des pédants. Il connaît l’art de semer l’ennui, de page en page. S’il a du génie, comme certains font semblant de le croire, c’est assurément le génie de l’ennui. Nul ne s’entend comme lui à servir au public, dans de très obscures phrases, les lieux communs et les banalités les plus courantes. Sa fonction, c’est avant tout d’être obscur, incompréhensible. Il ne sait rien écrire simplement. La simplicité, c’est son ennemie. D’ailleurs, s’il écrivait simplement les choses compliquées qu’il pense, il ne pourrait longtemps soutenir cette réputation d’écrivain original qu’on lui a fabriqué on ne se trop pourquoi.

Il nous a été impossible d’ingurgiter à nouveau, ces jours derniers, la prose de Maurice Barrès. Les grandes chaleurs ne sont pas encore venues. Il nous a semblé lire les confessions d’une vieille coquette. Cet éternel jeune homme sent la prostituée trop mûre. Les histoires qu’il nous sert ont un goût de rance très prononcé. On cherche vainement où niche cette fameuse originalité qui est son lot. Du laid, du banal, du quelconque, du sale, voilà ce qu’on trouve dans ses « œuvres ». Tout cela dissimulé sous un étalage d’érudition douteuse, sous des dehors de littérature à la portée d’un élève de rhétorique. Car ces meilleurs pages ne sont pas autre chose que des devoirs de bon écolier en route vers le piontificat. Et puis, toute cette prose nauséabonde sue la vanité, l’adoration de soi-même, l’auto-admiration ; révèle le bourgeois honteux, le bourgeois qui n’a pas même le courage d’affirmer son obésité et qui pousse l’hypocrisie jusqu’à demeurer maigre, immuablement maigre.

Ce bourgeois égoïste, qui n’a pu arriver, qu’après avoir navigué dans les eaux boueuses de la politique, a débuté par un arrivisme précoce et de mauvais ton. La mode était à l’anarchisme, à l’individualisme, à l’égotisme, il a endossé l’habit du jour. Il s’est réclamé de Taine, de Renan qu’il a trahi, de Kant, d’Hegel, de toute une série de maîtres dont il a investi la pensée, mutilé les idées. Car il n’a jamais eu une idée à lui. Tout son talent a consisté à se promener devant son armoire à glace où il a pu étudier à loisir son « moi ». Quand il s’est trouvé las de jouer les Narcisse, il s’est précipité sur la « terre » et sur les « morts » qu’il n’a déterrés que pour river plus solidement la chaîne des vivants. Mais ce penseur anémique, jauni dans les excès solitaires, n’a rien su inventer. Tout ce qu’il a touché, tout ce qu’il a pris aux autres, il l’a diminué, sali. Pauvre diable d’impuissant, qui s’est consumé en efforts stériles, et qui, maintenant, fatigué de masturber son « moi » et d’admirer la fée « Petite Secousse » en est réduit à faire des risettes aux soldats et s’est transformé en grenouille de rempart.

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 Les Hommes du jour. 1908 / texte de Victor Méric (1876-1933) – alias Flax ; dessins de Aristide Delannoy.

Jules Romains par Francis Ponge

Qualité de Jules Romains

D’un sexe très défini, ni grec ni latin, masculin, français, moins populaire que montagnard.

Moins gaulois que Rabelais, moins parisien que Molière, moins bourgeois que Flaubert, un peu plus sentimental que ceux-là.

Il parle à haute voix dans un air léger de montagne. Il tient à la terre par les pieds. Il n’est pas soucieux.

Sa demeure aux générations est une anfractuosité d’un confortable naturel.

Frère jovial, aîné qui tient du père.

Jules Romains. Huile sur toile (1922) de Paul Émile Bécat. (Collection particulière.) Ph. Coll. Archives Larbor

Francis Ponge, Lyres,  Deux textes sur Jules Romains- Gallimard nrf. Poésie/Gallimard

Ce texte, en hommage à l’écrivain, parut en 1923 dans la revue unanimiste du Mouton blanc, fondée par Hytier sous l’égide de Jules Romains. Il s’accompagnait d’un second texte : Jules Romains peintre de Paris.

Conçue par Jules Romains, la doctrine littéraire de l’unanimisme s’inspire des mouvements socialistes utopistes du XIXe siècle.  » Elle affirme le conditionnement des sentiments individuels par l’appartenance à de larges groupes humains et se fixe pour but la description des comportements collectifs et ceux de l’individu au sein de la réalité sociale et dans ses rapports avec les autre. » (Cnrtl) 

L’écrivain définisait ainsi son projet : « par unanimisme […] entendez simplement l’expression de la vie unanime et collective. Nous éprouvons un sentiment de la vie qui nous entoure et nous dépasse.»

Hyacinthe Maglanovich

Prosper Mérimée a débuté dans la littérature par deux supercheries : « Le théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole » (1825) et « La Guzla, ou Choix de poésies illyriques » (1827).

Cette mystification littéraire consiste un recueil de ballades présenté comme la traduction d’une œuvre étrangère dont l’auteur, Hyacinthe Maglanovich, serait un barde morlaque, poète et joueur de guzla. Mérimée, qui se présente comme son traducteur en dresse le portrait et présente, dans une courte notice biographique, les moments clefs d’une vie tourmentée pour donner plus de véracité encore à son canular.

L’époque se prêtait à ce que La Guzla fût acceptée en France mais également dans toute l’Europe  – certains fragments furent même traduits en vers par les plus grands poètes comme Goethe ou  Pouchkine.

Le dévoilement de la supercherie a rapidement ôté toute valeur littéraire à ce recueil. On peut cependant être sensible à ses qualités ; voir sous le pastiche le talent de création du jeune Mérimée ou reconnaître, comme  le fit Goethe, le « talent souple » d’un auteur « qui a pris plaisir à plaisanter gravement.»

Notice sur Hyacinthe Maglanovich

Hyacinthe Maglanovich est presque le seul joueur de guzla que j’aie vu qui fût aussi poète ; car la plupart ne font que répéter d’anciennes chansons, ou tout au plus ne composent que des pastiches, prenant vingt vers d’une ballade, autant d’une autre, et liant le tout au moyen de mauvais vers de leur façon.

Notre poète est né à Zuonigrad, comme il le dit lui-même, dans sa ballade intitulée l’Aubépine de Veliko. Il était fils d’un cordonnier, et ses parents ne semblent pas avoir pris beaucoup de soin de son éducation, car il ne sait ni lire ni écrire. A l’âge de huit ans il fut enlevé par des Tchingénehs ou Bohémiens. Ces gens le menèrent en Bosnie, où ils lui apprirent leurs tours et le convertirent sans peine à l’islamisme, qu’ils professent pour la plupart1. Un ayan ou maire de Livno le tira de leurs mains et le prit à son service, où il passa quelques années.

Il avait quinze ans quand un moine catholique réussit à le convertir au christianisme, au risque de se faire empaler s’il était découvert ; car les Turcs n’encouragent point les travaux des missionnaires. Le jeune Hyacinthe n’eut pas de peine à se décider à quitter un maître assez dur, comme sont la plupart des Bosniaques ; mais, en se sauvant de sa maison, il voulut tirer vengeance de ses mauvais traitements. Profitant d’une nuit orageuse, il sortit de Livno, emportant une pelisse et le sabre de son maître, avec quelques sequins qu’il put dérober. Le moine qui l’avait rebaptisé l’accompagna dans sa fuite, que peut-être il avait conseillée.

De Livno à Scign en Dalmatie il n’y a qu’une douzaine de lieues. Les fugitifs s’y trouvèrent bientôt sous la protection du gouvernement vénitien et à l’abri des poursuites de l’ayan. Ce fut dans cette ville que Maglanovich fit sa première chanson : il célébra sa fuite dans une ballade qui trouva quelques admirateurs et qui commença sa réputation.2

Mais il était sans ressources d’ailleurs pour subsister, et la nature lui avait donné peu de goût pour le travail. Grâce à l’hospitalité morlaque, il vécut quelque temps de la charité des habitants des campagnes, payant son écot en chantant sur la guzla quelque vieille romance qu’il savait par cœur. Bientôt il en composa lui-même pour des mariages et des enterrements, et sut si bien se rendre nécessaire qu’il n’y avait pas de bonne fête si Maglanovich et sa guzla n’en étaient pas.

Il vivait ainsi dans les environs de Scign, se souciant fort peu de ses parents, dont il ignore encore le destin, car il n’a jamais été à Zuonigrad depuis son enlèvement.

A vingt-cinq ans c’était un beau jeune homme, fort, adroit, bon chasseur, et de plus poète et musicien célèbre ; il était bien vu de tout le monde, et surtout des jeunes filles. Celle qu’il préférait se nommait Hélènei et était fille d’un riche Morlaque, nommé Zlarinovich. Il gagna facilement son affection, et, suivant la coutume, il l’enleva. Il avait pour rival une espèce de seigneur du pays, nommé Uglian, lequel eut connaissance de l’enlèvement projeté. Dans les mœurs illyriennes, l’amant dédaigné se console facilement et n’en fait pas plus mauvaise mine à son rival heureux ; mais cet Uglian s’avisa d’être jaloux et voulut mettre obstacle au bonheur de Maglanovich. La nuit de l’enlèvement, il parut accompagné de deux de ses domestiques au moment où Hélène était déjà montée sur un cheval et prête à suivre son amant. Uglian leur cria de s’arrêter d’une voix menaçante. Les deux rivaux étaient armés. Maglanovich tira le premier et tua le seigneur Uglian. S’il avait eu une famille, elle aurait épousé sa querelle, et il n’aurait pas quitté le pays pour si peu de chose ; mais il était sans parents pour l’aider, et il restait seul exposé à la vengeance de toute la famille du mort. Il prit son parti promptement, et s’enfuit avec sa femme dans les montagnes, où il s’associa avec des heiduques.ii

Il vécut longtemps avec eux, et même il fut blessé au visage dans une escarmouche avec les pandoursiii. Enfin, ayant gagné quelque argent d’une manière assez peu catholique, je crois, il quitta les montagnes, acheta des bestiaux, et vint s’établir dans le Kotar avec sa femme et quelques enfants. Sa maison est près de Smocovich, sur le bord d’une petite rivière ou d’un torrent qui se jette dans le lac de Vrana. Sa femme et ses enfants s’occupent de leurs vaches et de leur petite ferme ; mais lui est toujours en voyage ; souvent il va voir ses anciens amis les heiduques, sans toutefois prendre part à leur dangereux métier.

Je l’ai vu à Zara pour la première fois en 1816. J’étais alors grand amateur de la langue illyrique, et je désirais beaucoup entendre un poète en réputation. Mon ami, l’estimable voïvodeiv Nicolas***, avait rencontré à Biograd, où il demeure, Hyacinthe Maglanovich, qu’il connaissait déjà ; et, sachant qu’il allait à Zara, il lui donna une lettre pour moi. Il me disait que, si je voulais en tirer quelque chose, il fallait le faire boire ; car il ne se sentait inspiré que lorsqu’il était à peu près ivre.

Hyacinthe avait alors près de soixante ans. C’est un grand homme, vert et robuste pour son âge, les épaules larges et le cou remarquablement gros. Sa figure prodigieusement basanée, ses yeux petits et un peu relevés à la chinoise, son nez aquilin, assez enflammé par l’usage des liqueurs fortes, sa longue moustache blanche et ses gros sourcils noirs, forment un ensemble que l’on oublie difficilement quand on l’a vu une fois. Ajoutez à cela une longue cicatrice qui s’étend sur le sourcil et sur une partie de la joue. Il est très extraordinaire qu’il n’ait pas perdu l’œil en recevant cette blessure. Sa tête était rasée, suivant l’usage presque général des Morlaques, et il portait un bonnet d’agneau noir : ses vêtements étaient assez vieux, mais encore très propres.

En entrant dans ma chambre, il me donna la lettre du voïvode et s’assit sans cérémonie. Quand j’eus fini de lire : « Vous parlez donc l’illyique ? » me dit-il avec un air de doute assez méprisant. Je lui répondis sur-le-champ dans cette langue que je l’entendais assez bien pour pouvoir apprécier ses chansons, qui m’avaient été extrêmement vantées. « Bien, bien, dit-il ; mais j’ai faim et soif : je chanterai quand je serai rassasié. » Nous dînâmes ensemble. Il me semblait qu’il avait jeûné quatre jours au moins, tant il mangeait avec avidité. Suivant l’avis du voïvode, j’eus soin de le faire boire, et mes amis, qui étaient venus nous tenir compagnie sur le bruit de son arrivée, remplissaient son verre à chaque instant. Nous espérions que, quand cette faim et cette soif si extraordinaires seraient apaisées, notre homme voudrait bien nous faire entendre quelques-uns de ses chants. Mais notre attente fut bien trompée. Tout d’un coup il se leva de table, et, se laissant tomber sur un tapis près du feu (nous étions en décembre), il s’endormit en moins de cinq minutes, sans qu’il y eût moyen de le réveiller.

Je fus plus heureux une autre fois : j’eus soin de le faire boire seulement assez pour l’animer, et alors il nous chanta plusieurs des ballades que l’on trouvera dans ce recueil. Sa voix a dû être fort belle ; mais alors elle était un peu cassée. Quand il chantait sur sa guzla, ses yeux s’animaient, et sa figure prenait une expression de beauté sauvage qu’un peintre aimerait à exprimer sur la toile.

Il me quitta d’une façon étrange : il demeurait depuis cinq jours chez moi, quand un matin il sortit, et je l’attendis inutilement jusqu’au soir. J’appris qu’il avait quitté Zara pour retourner chez lui ; mais en même temps je m’aperçus qu’il me manquait une paire de pistolets anglais qui, avant son départ précipité, étaient pendus dans ma chambre. Je dois dire à sa louange qu’il aurait pu emporter également ma bourse et une montre d’or qui valaient dix fois plus que les pistolets.

En 1817, je passai deux jours dans sa maison, où il me reçut avec toutes les marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et petits-enfants me sautèrent au cou : et quand je le quittai, son fils aîné me servit de guide dans les montagnes pendant plusieurs jours, sans qu’il me fût possible de lui faire accepter une récompense.

Notes

Tous ces détails m’ont été donnés en 1817 par Maglanovich lui-même.

J’ai fait de vains efforts pour me la procurer. Maglanovich lui-même l’avait oubliée, ou peut-être eut-il honte de me réciter son premier essai poétique.

« Marie » dans la version de 1827

iiHeiduque : dans le texte a le sens de pillard, de bandit. Orthographe actuelle Haïdouk ou encore Haïduk.

iii Soldat hongrois qui appartenait à des corps francs dont les excès amenèrent leur incorporation dans des troupes régulières (cnrtl), Par analogie et dans un sens péjoratif désigne un soldat brutal,

iv Chef militaire; souverain ou éminent personnage de l’administration dans les pays slaves, notamment ceux de la péninsule balkanique soumis à la domination ottomane. (cnrtl)

*

> Présentation du texte, préface de 1827, avertissement de 1840 et courte notice biographique sur Hyacinthe Maglanovich, le barde morlaque par Prosper Mérimée. Fichier PDF ou  ODT.

> La Guzla en différents formats sur archive.org
https://archive.org/details/laguzlaouchoixde00mruoft

> De Mérimée à Claude Simon, cinq histoires de canulars littéraires, France-Culture : 
https://www.franceculture.fr/litterature/cinq-histoires-canulars-litteraires

Jadin, jeune chanteuse demi-mondaine

En 1906, à l’age de trente trois ans Colette devint une artiste de music-hall. Après s’être libérée de la contrainte de Willy son premier mari, et pour subvenir à ses besoins, elle exerça les métiers de mime et de danseuse jusqu’en 1912.

De cette carrière de pantomime, la postérité a retenu le scandale qui entoura certaines représentations comme le « Rêve d’Egypte » – étreinte sur scène avec l’ex-marquise de Belbeuf, son amante –, ou encore « La Chair » où Colette dévoilait un sein nu.

Colette

Colette dans « Le rêve d’Egypte ». Des photographies de Colette dans les albums Reutlinger : volume 53 et  volume 55

La Vagabonde, roman presque totalement autobiographique, décrit le milieu des revues parisiennes. La narratrice du roman, Renée Néré, est proche de Colette a bien des égards, et l’on retrouve dans le personnage de Brague, Georges Wague, le célèbre mime de l’Opéra de Paris dont Colette fut l’élève. Le personnage de Jadin est le prototype de la  jeune chanteuse demi-mondaine.

*

Grouille-toî ! bon Dieu, grouille-toi ! Jadin n’est pas là !

Comment, pas là ? elle est malade ?

Malade ? Oui ! en bombe !… C’est le même coup pour nous : nous passons vingt minutes plus tôt !

Brague, le mime, vient de surgir de sa cellule sur mon passage, effrayant sous son fond de teint kaki, et je cours vers ma loge, consternée a l’idée que je pourrais, pour la première fois de ma vie, être en retard…

Jadin n’est pas là ! Je me hâte, en tremblant d’énervement. C’est qu’il ne badine pas, notre public de quartier, surtout à la matinée du dimanche ! Si nous le laissons, comme dit notre régisseur-belluaire, « avoir faim » cinq minutes entre deux numéros, les hurlements, les bouts de mégots, les peaux d’oranges partiront tout seuls…

Jadin n’est pas là… Il fallait s’attendre à çà, un de ces jours.

Jadin est une petite chanteuse, si novice au concert, qu’elle n’a pas eu le temps encore d’oxygéner ses cheveux châtains ; elle n’a fait qu’un saut du boulevard extérieur sur la scène, estomaquée de gagner, en chantant, deux cent dix francs par mois. Elle a dix-huit ans. La chance (?) l’a saisie sans énagement, et ses coudes défensifs, toute sa personne têtue penchée en gargouille, semblent parer les coups d’un destin fumiste et brutal.

Elle chante en cousette et en goualeuse des rues, sans penser qu’on peut chanter autrement. Elle force ingénument son contralto râpeux et prenant, ui va si bien à sa figure jeune d’apache rose et boudeuse. Telle qu’elle est, avec sa robe trop longue, achetée n’importe où, ses cheveux châtains pas même ondulés, son épaule de biais qui a l’air de tirer encore le panier de linge, le duvet de sa lèvre tout blanc d’une poudre grossière, — le public l’adore. La directrice lui promet, pour la saison prochaine, le « lumineux » et une seconde vedette, — on verra après pour l’augmentation. Jadin, en scène, rayonne et jubile. Elle reconnaît, tous les soirs, dans le public des secondes galeries, quelque compagnon d’enfantine vadrouille et ne résiste point, pour le saluer, à couper sa rengaine sentimentale par un joyeux coup de gueule, un rire aigu d’écolière, voire une « basane » bien claquée sur la cuisse…

C’est elle qui manque aujourd’hui au programme. Dans une demi-heure, ils vont tempêter dans la salle et crier : «Jadin ! Jadin !» et taper des galoches,et sonner sur les verres avec leurs cuillers à mazagrans…

Cela devait arriver. Jadin, dit-on, n’est pas malade, et notre régisseur ronchonne :

Pensez- vous qu’elle est grippée ! Elle a tombé en travers d’un pieu ! On y met un talbin en compresse ! Sans quoi, elle aurait prévenu…

Jadin a trouvé un gourmet qui n’est pas du quartier. Il faut vivre… Elle vivait, pourtant, avec l’un, avec l’autre, avec tout le monde… Reverrai-je sa petite silhouette de gargouille, coiffée jusqu’aux sourcils d’un des calots « à la mode » qu’elle fabriquait elle-même ? Hier soir encore, elle avançait dans ma loge un museau mal poudré pour me montrer sa dernière création : une toque en lapin « genre renard blanc », trop étroite, qui rabattait de chaque côté les petites oreilles de Jadin, toutes roses…

On croirait Attila tout craché, lui disait Brague, très sérieux.

Jadin est partie… Le long couloir, foré de logettes carrées, bourdonne et ricane : il paraît que tout le monde flairait cette fugue, sauf moi… Bouty, le petit comique qui chante les Dranem, se promène devant ma loge, grimé en anthropoïde, un verre de lait à la main, et je l’entends prophétiser :

C’était couru ! Moi, j’y donnais encore cinq, six jours, peut-être un mois, à Jadin ! La patronne doit faire une gueule… Mais c’est pas encore ça qui la décidera à augmenter les artistes qui remontent une maison… Retenez ce que je vous dis ! on la reverra, Jadin : c’est une escursion, pas plus. C’est une fille qui a son genre de vie, elle saura jamais garder un miché…

*

  • Le texte en ligne : archive.org –

https://archive.org/stream/lavagabonderoman00cole#page/16/mode/2up

  • Les amis de Colette. 

La Vagabonde 
> http://www.amisdecolette.fr/la-vagabonde/

Colette sur scène
> http://www.amisdecolette.fr/colette-sur-scene/

  • Blog « Orion en aéroplane ».

Colette (presque) toute nue

> http://peccadille.net/2013/10/16/colette-presque-toute-nue/

15.360 clichés des demi-mondaines à découvrir sur Gallica, les albums Reutlinger numérisés

http://peccadille.net/2013/09/23/15-360-cliches-des-demi-mondaines-a-decouvrir-sur-gallica-les-albums-reutlinger-numerises/

Des photographies de Colette dans les albums Reutlinger : volume 53 et  volume 55

  • Le Figaro – Vendredi 4 janvier 1907.

Gallica : > http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2875918/f1.item.zoom

Scandale au Moulin-Rouge en 1907 : Colette y embrasse goulûment son amante. Par Marie-Aude Bonniel.

> http://www.lefigaro.fr/histoire/archives

  • Université du Québec – Montréal.

Démystification et réhabilitation des héroïnes de music-hall chez Colette.

> http://www.archipel.uqam.ca/2873/1/M9360.pdf

  • Persée

Danielle Haase . Colette : L’une et l’autre. In: Les Cahiers du GRIF, n°39, 1988. recluses vagabondes. pp. 55-68.

> www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1988_num_39_1_1770

  • Presses universitaires de Rennes

Julia Kristeva. De Claudine à Sido : Colette ou la chair du monde, In : Notre Colette. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2004 :

> http://books.openedition.org/pur/29598

  • Université du Maine – Le Mans.

L’Autofiction dans l’œuvre de Colette – doctorat de littérature française / Stéphanie Michineau.

> http://cyberdoc.univ-lemans.fr/theses/2007/2007LEMA3001.pdf

Francis Ponge & Jules Romains

Qualité de Jules Romains

D’un sexe très défini, ni grec ni latin, masculin, français, mois populaire que montagnard.
Moins gaulois que Rabelais, moins parisien que Molière, moins bourgeois que Flaubert, un peu plus sentimental que ceux-là.
Il parle à haute voix dans un air léger de montagne. Il tient à la terre par les pieds. Il n’est pas soucieux.
Sa demeure aux générations est une anfractuosité d’un confortable nature.
Frère jovial, aîné qui tient du père !

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Extrait de  » Deux textes sur Jules Romains » . Nrf/Gallimard

Le cœur c’est pour l’amour

Une série de portraits réalisée au « Clos Fleuri » de Donnemarie-Dontilly par le collectif Faux amis (Lucie Pastureau, Lionel Pralus, Hortense Vinet). Les photographies des résidents de la maison de retraite ont été réalisées sur une période de deux ans.

Portrait de M. Le Foll, ancien motard acrobate dans la gendarmerie par  le Collectif Faux amis .Voir aussi le studio Hans Lucas

Collectif Faux Amis –  http://fauxamis.net/

Studio Hans Lucas : http://www.hanslucas.com/hanslucas