L’horloger, l’empailleur, le bandagiste…

La bêtise parisienne, Paul Hervieu (1857-1915)

Paul Hervieu

PETITES PHYSIOLOGIES

A Coquelin cadet.

L’HORLOGER

L’horloger commun est de taille moyenne. De bonne heure, il devient chauve à la chaleur du bec de gaz qui couronne sa tête. Il s’enrhume aisément du cerveau. Ses yeux, tirés à fleur de tête par l’usage constant de la loupe,ont une expression triste. Le bruit des balanciers doit l’énerver, car, dans sa boutique, on ne voit jamais marcher une pièce d’horlogerie. Il y vit entouré de cadrans qui marquent des heures ridicules et contradictoires.

Observez l’horloger quand il vient remonter la pendule. La plupart du temps il a oublié la clef. Alors, pour se donner une contenance, il colle son oreille sur l’émail, d’un air sombre. Il hoche la tête. Il parle bas comme dans une chambre de malade; et quand il finit par emporter l’appareil, on est tout ému.

L’horloger n’est pas sincère.

Dès qu’il se croit seul, une brusquerie à faire frémir se réveille en lui. Il empoigne ce qui lui tombe sous la main, un tire-bottes, des pincettes : cric, crac, ran. Le coup est accompli. Lorsque, après une absence, on retrouve sa pendule arrêtée ou pleine de dégâts, on peut être sûr que l’horloger est venu.

Les gens qui aiment leurs montres sont bien malheureux; l’horloger les accuse de tout le mal qui advient à celles-ci. Il incrimine la transpiration ou bien l’habitude de ne pas se coucher, chaque soir, à la même heure. Il inflige un interrogatoire.

Jamais il ne veut s’expliquer sur la nature de la réparation à effectuer. Il aime vous mettre dans l’embarras :

Laissez-moi ça, dit-il avec importance, et ne repassez pas avant la huitaine.

Lorsqu’il prend un client en grippe, l’horloger lui joue des tours. Il retire des vis, fournit des verres fabriqués exprès pour appuyer sur les aiguilles et fait perpétuellement payer des grands ressorts.

Aussi n’apporte-t-on jamais trop de soin dans le choix d’un horloger. Le repos de l’existence en dépend.

L’EMPAILLEUR

Ce n’est point parmi les rues passantes qu’il faut chercher la boutique de l’empailleur proprement dit. Celui-ci abandonne les satisfactions de la vanité à l’empailleur-fourreur et s’installe dans les renfoncements.

Le soir, sa boutique n’est pas éclairée; seule, une chandelle fumeuse y projette sa flamme rectangulaire et rouge.

Les animaux qui composent cette ménagerie immobile et silencieuse ont ordinairement reçu des attitudes surprenantes : ici, ce sont des grenouilles qui se battent en duel; là, des écureuils qui jouent au billard; ou bien des rats, bras dessus, bras dessous, mâchonnent des cigarettes de papier et portent leurs petits chapeaux à haute forme, comme de mauvais sujets. Des autruches encore ont leurs pattes plantées sur d’étroites planches, dans un mélange de colle et de gravier qui figure les sables du désert.

Rien ne change l’aspect d’une bête comme l’empaillement. Cela frappe dès l’abord. Les gueules de chats s’affinent; les museaux de renards s’arrondissent. A certains quadrupèdes, le ventre se ballonne; à d’autres, il s’efflanque démesurément. Cela tient au système de préparation.

On sait comment procède l’empailleur : il prend une brassée de paille, la divise et forme une série de tas inégaux, suivant la besogne qu’il se propose d’accomplir. Un tas pour un perroquet; un tas pour un terre-neuve; un tas pour un lézard. Il faut ensuite que ça suffise, ou bien que ça entre quand même dans les peaux, ou bien alors que celles-ci crèvent. A cet effet, l’empailleur tire, tape, presse, roule et agglutine.

Il a, dans sa clientèle, beaucoup de douairières et de concierges qui perdent, tour à tour, un chat, un serin, un caniche ou un kakatoès. Ces dames viennent pleurer devant son comptoir en ouvrant de larges cabas qui contiennent les petites dépouilles.

C’est une situation très délicate pour un empailleur.

S’il veut couper court à toute scène d’attendrissement, il tripote l’objet, le fouille avec les pouces et déclare qu’il est déjà plein de vers. S’il a du tact, il doit murmurer les consolations banales qu’il a entendues aux enterrements du quartier et promettre la ressemblance.

L’empailleur possède un large tiroir garni d’yeux en verre, et il l’ouvre souvent pour s’offrir une distraction. A fixer ces regards multicolores, ronds ou ovales, et désassortis, il finit par se troubler et tombe en des rêveries vagues.

L’empailleur passe son existence dans un milieu étrange. Il prend ses commandes et ses repas entouré d’ours, de boas, d’ibis et de crocodiles. Cela lui fait contracter à la longue un certain air d’audace.

L’empailleur affecte la misanthropie. Il laisse entendre qu’il aurait eu des facilités pour s’établir embaumeur, et qu’il n’a pas voulu.

LE BANDAGISTE

Le bandagiste rend des services à la santé publique. Il ne le sait que trop et montre parfois de la prétention. Il est tourmenté par la soif d’être breveté S. G. D. G. Il s’établit ordinairement dans les quartiers du centre, loin des avenues que recherchent la colonie étrangère et le commerce de luxe.

Toutefois la boutique du bandagiste est élégamment tenue. Les glaces en sont nettes; l’étalage symétrique jette des reflets de métal et se distingue par des couleurs vives. Les ceintures étagées en piles, comme autant de serpents rouges, bleus ou orangés, dressent leurs énormes têtes de crins. Quelques articles divers, biberons ou irrigateurs, se font pendant. C’est pour l’œil.

La plupart du temps, au centre de la vitrine, on peut remarquer une réduction en galvanoplastie de l’Apollon Musagète. Le dieu, couronné de lauriers, regarde le ciel avec une expression de divin transport…; ses mains errent sur un petit bandage.

Dans le monde, le bandagiste ne veut point passer inaperçu. Il aime à citer le nombre de hernies qu’il a réduites. Emporte par le sujet, il y met de la forfanterie; mais, dès qu’on l’interrompt pour contester ses chiffres, le bandagiste se trouble. Il est repris d’une timidité naturelle.

Sa clientèle se recrute dans toutes les classes de la société. Elle est nombreuse; et pourtant on voit rarement entrer quelqu’un dans la boutique, sauf le paisible facteur des postes. Ce phénomène s’explique par les précautions que l’amour-propre suggère : les femmes excellent dans ce genre de pudeur.

Le bandagiste affecte la mise et la raideur d’un diplomate. Souvent il sait parler anglais… English Spoken !

Il a du tact. Quand une pratique entre chez lui, le bandagiste juge d’un coup-d’œil la situation :

Avec les gens d’aspect bilieux ou sanguin, il est circonspect, il craint d’éveiller des susceptibilités, il procède par allusions. Au besoin même, il saura flatter; il trouvera de l’analogie entre le cas présent et celui d’un homme célèbre.

Quand il croit avoir affaire à une nature expansive, le bandagiste devient familier. Sans sortir de la mesure, il plaisante avec l’infirmité de son client. Il appelle celle-ci : « Petite mâtine »; il la tutoie. Tout en bavardant, il place avec avantage un appareil défraîchi ou passé de mode.

Ses registres contiennent des indications chiffrées-, les plus grands noms de l’armorial de France y figurent, sous des numéros, avec des observations sobres et intimes.

Un bandagiste aigri peut faire rater des mariages.

Souvent le bandagiste est doublé d’un orthopédiste. En ce cas, des étagères de pieds-bots en plâtre sont disposées, le long de la devanture. Les uns n’ont pas de doigts; les autres en ont deux ou trois, six ou sept, qui sont relevés et ressemblent aux marques des joueurs, pendant une partie de bésigue.

Il y a des gens qui s’arrêtent longuement à regarder cela.

La profession de bandagiste n’exige pas de connaissances spéciales; mais il faut s’y soumettre à des vues particulières. Elle est plus lucrative que les carrières libérales.

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Sites

Archive.org : https://archive.org/details/labtiseparisie00hervuoft

Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6394028q

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L’image-personne d’Amélie Nothomb

« Thierry Lenain désigne du nom d’« images-personnes » ces représentations de l’artiste qui mettent en scène son visage et son corps. Elles en assurent la reproduction technique à large échelle, leur conférant, comme aux images de saints dans la tradition chrétienne, un halo sacral et un impact émotionnel important parmi le public. Une récente exposition, au Musée royal de Mariemont (Belgique, été 2012), intitulée Écrivains, modes d’emploi, propose de considérer l’écrivain comme un « objet culturel ».

À cette occasion, ont été exposées diverses interventions d’artistes autour de l’écrivain en personne : dans Bloody Amélie, Pierre & Gilles colorisent une photographie d’Amélie Nothomb pour illustrer la couverture de son roman Le Fait du Prince (Albin Michel 2008). Nothomb y pose telle une Vierge en prière, iconographie qui fait écho à l’image de la conception divine, à laquelle elle recourt pour expliquer sa prolifique production romanesque. Quand elle déclare à ce propos, « Je suis enceinte pour la 72e fois !», cette configuration fait exister l’œuvre avant tout par son lien physiologique à l’écrivain. Dans Bloody Amélie, l’image de l’auteure relève d’un travail artistique qui inclut la personne de Nothomb à l’espace péritextuel de l’œuvre. Qui fait donc entrer la personne dans le dispositif de l’œuvre.»

Jérôme Meizoz, « Cendrars, Houellebecq : Portrait photographique et présentation de soi », COnTEXTES, 14 | 2014, : http://contextes.revues.org/5908 ; DOI : 10.4000/contextes.5908

Amélie Nothom par Pierre et Gilles

Amélie Nothomb, par Christian McManus – Studio HarcourtAmélie Nothomb par Christian McManus - Studio HarcourtVoir aussi : Les vérités d’Amélie Nothomb, par Gilles Médioni. L’Express, 30/09/2008

Franz Xaver Messerschmidt, l’art de la grimace

Poursuivant la tradition de  » l’expression des passions « , les sculptures de Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) constituent une galerie de têtes de caractère aux visages tordus et grimaçants avec excès.

Franz Xaver Messerschmidt

> Les bustes grimaçants de douleur de Franz Xaver Messerschmidt – Site : La boite verte

> Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) – Paris, Musée du Louvre du 28 janvier au 25 avril 2011 – Site  : La Tribune de l’art

L’Artiste tel qu’il s’est imaginé en train de rire

Affiche représentant les Têtes de Caractère (source : « Têtes de caractère », de Franz Xaver Messerschmidt : la beauté du laid )

Gwinplaine : l’homme qui rit

L’homme qui rit
Victor Hugo

Personnage de profil à gauche Notes et dessinsDeux yeux pareils à des jours de souffrance, un hiatus pour bouche, une protubérance camuse avec deux trous qui étaient les narines, pour face un écrasement, et tout cela ayant pour résultante le rire, il est certain que la nature ne produit pas toute seule de tels chefs-d’œuvre. (…)

 » C’est en riant que Guynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L’espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul. Gwynplaine ne s’en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu’il n’avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l’en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C’était un rire automatique, et d’autant plus irrésistible qu’il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu’elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l’aggravaient. Un étonnement qu’il aurait eu, une souffrance qu’il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu’il aurait éprouvée, n’eussent fait qu’accroître cette hilarité des muscles ; s’il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fit Gwynplaine, quoi qu’il voulût, quoi qu’il pensât, dès qu’il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition, l’éclat de rire foudroyant.

Qu’on se figure une tête de Méduse gaie. »

Sources :  Victor Hugo :  L’homme qui rit –  Livre deuxième. Gwinplaine et Dea, Chapitre 1 – Ou l’on voit le visage de celui dont on n’a encore vu que les actions

Expositions Victor Hugo : http://expositions.bnf.fr/hugo/

Portraits, par Victor Hugo

Constitué après la mort de Victor Hugo – et sur sa recommandation – le recueil  Choses vues regroupe, de manière disparate, des bribes de conversation entendues dans la rue ou à l’Assemblée nationale, des instantanés du quotidien dans la rue ou à l’Assemblée nationle ainsi que des descriptions ou des portraits.

Ces écrits ont, pour la plupart, été rédigés entre 1844 et 1851, à une période où Hugo se consacre à la vie publique.

Nous vous présentons ici quelques portraits extraits de la première série de  » Choses vues. »

Odilon Barrot

300px-Odilon_Barrot.jpgOdilon Barrot monte à la tribune marche à marche et lentement, solennel avant d’être éloquent. Puis, il pose sa main droite sur la table de la tribune, rejetant sa main gauche derrière son dos, et se présentant ainsi à l’Assemblée de coté, dans attitude de l’athlète. Il est toujours en noir, bien brossé et bien boutonné.

Sa parole, d’abord lente, s’anime peu à peu, de même que sa pensée. Mais en s’animant, sa parole s’enroue et sa pensée s’obscurcit. De là une certaine hésitation dans l’auditoire, les uns entendant mal, les autres ne comprenant pas. Tout à coup, du nuage il sort un éclair et l’on est ébloui. La différence entre cette sorte d’hommes et Mirabeau, c’est qu’ils ont des éclairs, Mirabeau seul a le coup de foudre.

Monsieur Thiers

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M. Thiers veut traiter des hommes, des idées et des événements révolutionnaires avec la routine parlementaire. Il joue son vieux jeu des roueries constitutionnelles en présence des abîmes et des effrayants soulèvements du chimérique et de l’inattendu. Il ne se rend pas compte de la transformation de tout ; il trouve des ressemblances entre les temps où nous sommes et les temps où il a gouverné, et il part de là. Ces ressemblances existent en effet, mais il s’y mêle je ne sais quoi de colossal et de monstrueux. M. Thiers ne s’en doute pas et va son train. Il a passé sa vie à caresser des chats, à les amadouer par toutes sortes de procédés câlins et de manières félines. Aujourd’hui il veut continuer son manège, et il ne s’aperçoit pas que les bêtes ont démesurément grandi, et que ce qu’il a maintenant autour de lui, ce sont des fauves. Spectacle étrange que ce petit homme essayant de passer sa petite main sur le mufle rugissant d’une révolution !

Quand M. Thiers est interrompu, ii se démène, croise ses bras, les décroise brusquement, puis porte ses mains à sa bouche, à son nez, à ses lunettes, puis hausse les épaules et finit par se saisir convulsivement, des deux mains, le derrière de la tête.

J’ai toujours éprouvé pour ce célèbre homme d’État, pour cet éminent orateur, pour cet écrivain médiocre, pour ce cœur étroit et petit, un sentiment indéfinissable d’admiration, d’aversion et de dédain.

Dufaure

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M. Dufaure est un avocat de Saintes qui était le premier de sa ville vers 1833. Ceci le poussa à la Chambre. M, Dufaure y arriva avec un accent provincial et enchifrené qui était étrange. Mais c’était un esprit clair jusqu’à être parfois lumineux, précis jusqu’à être parfois décisif.

Avec cela une parole lente et froide, mais sûre, solide, et poussant avec calme les difficultés devant elle.

M. Dufaure réussit. Il fut député, puis ministre. Ce n’est pas un sage, c’est un homme honnête et grave, qui a tenu le pouvoir sans grandeur, mais avec probité et qui tient la tribune sans éclat, mais avec autorité.

Sa personne ressemble à son talent, elle est digne, simple et terne. Il vient à la Chambre boutonné dans une redingote gris noir, avec une cravate noire et un collet de chemise qui lui monte aux oreilles. Il a un gros nez, les lèvres épaisses, les sourcils épais, l’œil intelligent et sévère et des cheveux gris en désordre.

Proudhon

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Proudhon est né en 1808. Il a des cheveux blonds rares, en désordre, mal peignés, une mèche ramenée sur le front, qui est haut et intelligent. Il porte des lunettes. Son regard est à la fois trouble, pénétrant et fixe. 11 y a du doguin dans son nez presque camard, et du singe dans son collier de barbe. Sa bouche, dont la lèvre inférieure est épaisse, a l’expression habituelle de l’humeur. II a l’accent franc-comtois, il précipite les syllabes du milieu des mots et traîne les syllabes finales ; il met des accents circonflexes sur tous les a, et prononce comme Charles Nodier : honorâble, remarquâble. Il parle mal et écrit bien, A la tribune, son geste se compose de petits coups fébriles du plat de la main sur son manuscrit. Quelquefois il s’irrite et écume, mais c’est de la bave froide. Le principal caractère de sa contenance et de sa physionomie, c’est l’embarras mêlé à l’assurance. J’écris ceci pendant qu’il est à la tribune.

Antony Thouret a rencontré Proudhon.

— Ça va mal, a dit Proudhon.
— Quelle cause assignez-vous à tous nos embarras ? a demandé Antony Thouret.
— Pardieu ! tout le mal vient des socialistes !
— Comment ! des socialistes ? mais vous-même, n’êtes-vous pas un socialiste ?

Moi, un socialiste ! a repris Proudhon, par exemple !
— Ah ça ! qu’êtes-vous donc ?
— Je suis un financier.

Blanqui

260px-Louis_Auguste_Blanqui.JPGA Vincennes, pendant ses huit mois de captivité pour l’affaire du 15 mai, Blanqui ne mangeait que du pain et des pommes crues, refusant toute nourriture. Sa mère seule parvenait quelquefois à lui faire prendre un peu de bouillon.

Il en était venu à ne plus porter de chemise. Il avait sur le corps les mêmes habits depuis douze ans, ses habits de prison, des haillons, qu’il étalait avec un orgueil sombre dans son club. Il ne renouvelait que ses chaussures, et ses gants, qui étaient toujours noirs.

Avec cela des ablutions fréquentes, la propreté mêlée au cynisme, de petites mains et de petits pieds. Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue.

Une habileté profonde, nulle hypocrisie ; le même dans l’intimité et en public. Âpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l’ironie, l’admiration par le sarcasme, l’amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires.

Il n’y avait dans Blanqui rien du peuple, tout de la populace. Avec cela, lettré, presque érudit. A de certains moments, ce n’était plus un homme, c’était une sorte d’apparition lugubre dans laquelle semblaient s’être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères.

Étrange figure de fanatique à froid qui a sa sauvage grandeur.

Après février, Blanqui sort de prison, tout de suite amer et mécontent. Tout de suite ce farouche amant de l’absolu déclare la guerre à cette République selon lui tardigrade et bâtarde. Il veut chasser Lamartine, il veut renverser Ledru-Rollin.

Un matin, il arrive aux bureaux de la Réforme, dont son vieil ami Ribeyrolles est rédacteur en chef.

— Je viens, dit-il à Ribeyrolles, te prier d’annoncer dans la Réforme mon club pour demain soir.

Ribeyrolles, nature expansive, homme d’action et de pensée, mais aussi de sentiment, va à lui, le serre dans ses bras.

— Ah ! te voilà ! ah ! que je suis content de te retrouver ! Tu n’es pas changé ! Mais comment ne t’a-t-on pas vu depuis dix jours que tu es libre ? Et moi, ce n’est rien ; mais ta mère ! ta mère qui t’adore !… Elle t’attend d’heure en heure, la pauvre femme. Elle est venue vingt fois au journal me demander si je n’avais pas de tes nouvelles. Elle a soif de t’embrasser, elle pleure, elle se meurt d’inquiétude…

— Tu ne me dis toujours pas, reprend Blanqui, si tu annonceras mon club.

Lamartine

300px-Odilon_Barrot.jpgOdilon Barrot monte à la tribune marche à marche et lentement, solennel avant d’être éloquent. Puis, il pose sa main droite sur la table de la tribune, rejetant sa main gauche derrière son dos, et se présentant ainsi à l’Assemblée de coté, dans attitude de l’athlète. Il est toujours en noir, bien brossé et bien boutonné.

Sa parole, d’abord lente, s’anime peu à peu, de même que sa pensée. Mais en s’animant, sa parole s’enroue et sa pensée s’obscurcit. De là une certaine hésitation dans l’auditoire, les uns entendant mal, les autres ne comprenant pas. Tout à coup, du nuage il sort un éclair et l’on est ébloui. La différence entre cette sorte d’hommes et Mirabeau, c’est qu’ils ont des éclairs, Mirabeau seul a le coup de foudre.

Lamartine

23 février 1850.

220px-Lamartine_1836.JPGPendant la séance, Lamartine est venu s’asseoir à côté$ de moi, à la place qu’occupé habituellement M. Arbey. Tout en causant, il jetait à demi-voix des sarcasmes aux orateurs.

Thiers parlait. — Petit drôle ! murmure Lamartine. Puis est venu Cavaignac. — Qu’en pensez-vous ? me dit Lamartine. Quant à moi, voici mon sentiment. Il est heureux, il est brave, il est loyal, il est disert, — et il esthète !

A Cavaignac succéda Emmanuel Arago. L’Assemblée était orageuse. — Celui-là, il a de trop petits bras pour les affaires qu’il fait. Il se jette volontiers dans les mêlées et ne sait plus comment s’en tirer. La tempête le tente, et le tue.

Un moment après, Jules Favre monta à la tribune. — Je ne sais pas, me dit Lamartine, où ils voient un serpent dans cet homme. C’est un académicien de province.

Tout en riant, il prit une feuille de papier dans mon tiroir, me demanda une plume, demanda une prise de tabac à Savatier-Laroche, écrivit quelques lignes. Cela fait, il monta à la tribune et jeta à M. Thiers, qui venait d’attaquer la révolution de février, de graves et hautaines paroles. Puis il redescendit à notre banc, me serra la main pendant que la gauche applaudissait et que la droite s’indignait, et vida tranquillement dans sa tabatière la tabatière de Savatier-Laroche

Huysmans (Joris-Karl)

HuysmansMince masque, crevé d’yeux luisants, au nez en doucine, dominé d’une brosse qui s’apâlit. Sur les trottoirs, serré dans un veston bistre, il passe vite, d’une allure frileuse. Rue de Sèvres, ses murs se plaquent de vieilles gravures, d’aquarelles impressionnistes, de fusains ; l’alopécie d’un obèse chat y feutre de poils jaunes les mollets.

Fait, dans tous ses romans, clamer ses revendications par quelque protagoniste : elles portent sur les sautes barométriques, le titre des alcools, l’âcreté du tabac, le tapage des tramways, la bêtise des filles, l’inclémence du bœuf. A inventé une phrase, — une phrase virulente, comminatoire et sans dessous, tatouée de sauvages métaphores, apte à susciter des choses nauséabondes, denses et tumultueuses.

 Effroi des typographes et des relieurs : il exige d’eux des tirages sur papiers hostiles à toute impression, et des reliures en peau d’ornithorynque et de tapir.

 Petit bottin des lettres et des arts