Joseph Joubert : l’auteur peint par lui-même

L’auteur peint par lui-même

Joseph_JoubertJ’ai donné mes fleurs et mon fruit : je ne suis plus qu’un tronc retentissant ; mais quiconque s’assied à mon ombre et m’entend, devient plus sage.

Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j’aime la lumière ; comme lui j’y brûle ma vie ; comme lui j’ai besoin, pour déployer mes ailes, que dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprit s’y sente environné et comme pénétré d’une douce température, celle de l’indulgence ; j’ai l’esprit et le caractère frileux.
L’auteur peint par lui-même

J’ai besoin que les regards de la faveur luisent sur moi. C’est de moi qu’il est vrai de dire : « Qui plaît est roi, qui ne plaît plus n’est rien. » Je vais où l’on me désire pour le moins aussi volontiers qu’où je me plais.

J’ai de la peine à quitter Paris, parce qu’il faut me séparer de mes amis, et de la peine à quitter la campagne, parce qu’il faut me séparer de moi.

J’ai la tête fort aimante.L’auteur peint par lui-même et le cœur têtu. Tout ce que j’admire m’est cher, et tout ce qui m’est cher ne peut me devenir indifférent.

Philanthropie et repentir est ma devise.

J’aime peu la prudence si elle n’est morale. J’ai mauvaise opinion du lion depuis que je sais que son pas est oblique.

Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.

Je ne veux ni d’un esprit sans lumière, ni d’un esprit sans bandeau. Il faut savoir bravement s’aveugler pour le bonheur de la vie.

Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l’épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.

Il n’y a point de bon ton sans un peu de mépris des autres. Or, il m’est impossible de mépriser un inconnu.

Les tournures propres à la confidence me sont familières, mais non pas celles qui sont propres à la familiarité.

* Je n’ai jamais appris à parler mal, à injurier et à maudire.

J’imite la colombe : souvent je jette un brin d’herbe à la fourmi qui se noie.

Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages.

S’il fallait choisir, j’aimerais mieux la mollesse qui laisse aux hommes le temps de devenir meilleurs, que la sévérité qui les rend pires, et la précipitation qui n’attend pas le repentir.

J’aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable que ceux qui dégradent la vertu.

Quand je casse les vitres, je veux qu’on soit tenté de me les payer.

La peine de la dispute en excède de bien loin l’utilité. Toute contestation rend l’esprit sourd, et quand on est sourd, je suis muet.

Je n’appelle pas raison cette raison brutale qui écrase de son poids ce qui est saint et ce qui est sacré ; cette raison maligne qui se réjouit des erreurs quand elle peut les découvrir ; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la crédulité.

* La bonté d’autrui me fait autant de plaisir que la mienne.

Mes découvertes, et chacun a les siennes, m’ont ramené aux préjugés.

Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.

J’ai passé le fleuve d’oubli.

Le chemin de la vérité ! j’y ai fait un long détour ; aussi le pays où vous vous égarez m’est bien connu.

La révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.

Mais, en effet, quel est mon art ? quel est le nom qui le distingue des autres ? quelle fin se propose-t-il ? que fait-il naître et exister ? que prétends-je et que veux-je en l’exerçant ? Est-ce d’écrire en général et de m’assurer d’être lu, seule ambition de tant de gens ? est-ce là tout ce que je veux ? ne suis-je qu’un polymathiste, ou ai-je une classe d’idées qui soit facile à assigner et dont on puisse déterminer la nature et le caractère, le mérite et l’utilité ? C’est ce qu’il faut examiner attentivement, longuement et jusqu’à ce que je le sache.

J’aurai rêvé le beau, comme ils disent qu’ils rêvent le bonheur. Mais le mien est un rêve meilleur, car la mort même et son aspect, loin d’en troubler la continuité, lui donnent plus d’étendue. Ce songe, qui se mêle à toutes les veilles, à tous les sang-froids, et qui se fortifie de toutes les réflexions, aucune absence, aucune perte ne peuvent en causer l’interruption d’une manière irréparable.

Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.

Le ciel n’a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m’a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n’ai de force que pour m’élever, et pour vertu qu’une certaine incorruptibilité.

Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.

J’ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l’abondance ; mais c’est une eau qui m’a toujours fui.

Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air. Aucun vent constant n’a soufflé sur moi.

 Je passe ma vie à chasser aux papillons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes, et les autres seulement pour miennes.

Comme Dédale, je me forge des ailes ; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.

Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n’aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je…, qu’un atome dans un rayon ?

Mes effluvions sont les rêves d’une ombre.

Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l’air jeune, même quand il est vieux.

Je rends grâce au ciel de ce qu’il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s’élever en haut.

Madame Victorine De Châtenay disait de moi que j’avais l’air d’une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s’en tire comme elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.

J’aime, comme l’alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.

Dans mes habitations, je veux qu’il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre. Mon nid sera d’oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.

Oh ! qu’il est difficile d’être à la fois ingénieux et sensé ! J’ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j’ai supporté les tourments d’une fécondité qui ne peut pas se faire jour.

* Il faut à mon esprit des entraves, comme aux pieds de ce Léger du conte des Fées, quand il voulait atteindre.

Je n’aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni quadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chantante.

Vous allez à la vérité par la poésie, et j’arrive à la poésie par la vérité.

On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c’est ce qui m’est arrivé.

J’aime peu de tableaux, peu d’opéras, peu de statues, peu de poëmes, et cependant j’aime beaucoup les arts.

 Ah ! si je pouvais m’exprimer par la musique, par la danse, par la peinture, comme je m’exprime par la parole, combien j’aurais d’idées que je n’ai pas, et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus !

Tout ce qui me paraît faux n’existe pas pour moi. C’est pour mon esprit du néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter, si ce n’est en l’assimilant à quelque chose d’existant, et en raisonnant par quelque voie de comparaison.

Les clartés ordinaires ne me suffisent plus quand le sens des mots n’est pas aussi clair que leur son, c’est-à-dire quand ils n’offrent pas à ma pensée des objets aussi transparents par eux-mêmes que les termes qui les dénomment.

J’ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses qui ne sont pas claires.

Pourquoi me fatigué-je tant à parler ? C’est que, lorsque je parle, une partie de mes fibres se met en exercice, tandis que l’autre demeure dans l’affaissement ; celle qui agit supporte seule le poids de l’action, dont elle est bientôt accablée ; il y a en même temps distribution inégale de forces et inégale distribution d’activité. De là, fatigue totale, lorsque ce qui était fort est fatigué ; car alors la faiblesse est partout.

Quand je luis… je me consume.

Je ne puis faire bien qu’avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l’instrument. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.

J’ai trop de cervelle pour ma tête ; elle ne peut pas jouer à l’aise dans son étui.

J’ai beaucoup de formes d’idées, mais trop peu de formes de phrases.

En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou m’ennuient trop.

J’ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés : les mots se vengent par la difficulté.

S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi.

De certaines parties naissent naturellement trop finies en moi pour que je puisse me dispenser de finir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce que je vais dire, avant d’écrire.

L’attention est soutenue, dans les vers, par l’amusement de l’oreille. La prose n’a pas ce secours ; pourrait-elle l’avoir ? J’essaie ; mais je crois que non.

Je voudrais tirer tous mes effets du sens des mots, comme vous les tirez de leur son ; de leur choix, comme vous de leur multitude ; de leur isolement lui-même, comme vous de leurs harmonies ; désirant pourtant aussi qu’il y ait entre eux de l’harmonie, mais une harmonie de nature et de convenance, non d’industrie, de pur mélange ou d’enchaînement.

Ignorants, qui ne connaissez que vos clavecins ou vos orgues, et pour qui les applaudissements sont nécessaires, comme un accompagnement sans lequel vos accords seraient incomplets, je ne puis pas vous imiter. Je joue de la lyre antique, non de celle de Timothée, mais de la lyre à trois ou à cinq cordes, de la lyre d’Orphée, cette lyre qui cause autant de plaisir à celui qui la tient qu’à ceux qui le regardent, car il est contenu dans son air, il est forcé à s’écouter ; il s’entend, il se juge, il se charme lui-même.

On dira que je parle avec subtilité. C’est quelquefois le seul moyen de pénétration que l’esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut atteindre, soit par celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est réduit à s’ouvrir péniblement une issue.

J’aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l’esprit cet avantage.

J’ai toujours une image à rendre, une image et une pensée, deux choses pour une et double travail pour moi.

Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée. Je m’arrête jusqu’à ce que la goutte de lumière dont j’ai besoin soit formée et tombe de ma plume.

Je voudrais monnayer la sagesse, c’est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !

Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis.

J’avais besoin de l’âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j’aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.

Le ciel n’avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps est passé.

Les hommes sont comptables de leurs actions ; mais moi, c’est de mes pensées que j’aurai à rendre compte. Elles ne servent pas seulement de fondement à mon ouvrage, mais à ma vie.

Mes idées ! C’est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir.

Le ver à soie file ses coques, et je file les miennes ; mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu !

*

> Pensées, essais et maximes, Joseph Joubert. Édition de 1850 (2e édition)
url : http://fr.wikisource.org/wiki/Pensées,_essais_et_maximes_(Joubert)

> Brouillon, autopacte Philippe Lejeune : quatre exemples, datant des dernières décennies du XVIIIe siècle : les chantiers (fiches, carnets, journaux) de Georges-Louis Le Sage (1724- 1803), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), Joseph Joubert (1754-1824), et Pierre-Hyacinthe Azaïs (1766-1845).
url : http://www.autopacte.org/26Brouillon.pdf

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Autoportrait (à l’étranger) – Jean-Philippe Toussaint

Consciemment, je suis très intéressé par l’autoportrait. C’est clairement vers ça que je vais, c’est ça qui m’intéresse. Disons que je me pose moins la question de la modernité, de l’avant-garde, en termes formels, et je me pose beaucoup plus la question d’interroger concrètement la littérature à travers l’autoportrait.

L’autoportrait aussi tel qu’il est considéré en peinture. Par exemple, quand Rembrandt fait des autoportraits, il parle de la peinture bien davantage que de lui-même. Certes, il se prend lui-même comme sujet d’étude, mais c’est toujours la peinture qu’il interroge, à la peinture qu’il s’ouvre.

C’est comme ça que je conçois les choses : c’est à travers l’autoportrait que j’interroge la littérature. C’est au centre de ce que je fais en ce moment. 

Jean-Philippe Toussaint, propos recueillis par Ingrid Aldenhoff.

Extrait

TOKYO,  PREMIÈRES IMPRESSIONS

On arrive à Tokyo comme à Bastia, par le ciel, l’avion amorce un long virage au­ dessus de la baie et prend l’axe de la piste pour atterrir. Vu de haut, à quatre mille pieds d’altitude, il n’y a pas beaucoup de différence entre le Pacifique et la Méditerranée.

Christian Pietrantoni, d’ailleurs, un ami corse de Madeleine — j’appellerai Madeleine Madeleine dans ces pages, pour m’y retrouver —, ne s’est pas fait attendre pour se manifester afin de me fixer un rendez-vous dans un café de Tokyo pour me donner les dernières nouvelles du village. Dès le lendemain du jour de mon arrivée au Japon, me laissant à peine le temps de défaire mes valises, il m’a téléphoné dans ma chambre d’hôtel, tandis que, en chemise blanche et petit gilet bleu d’instituteur à la retraite (le cadeau de nouvel an de mes parents), j’étais en train de feuilleter un magazine sportif en chaussettes sur mon lit, attendant la visite imminente d’un journaliste qui devait m’interviewer. A peine plus loin dans la chambre d’hôtel, assis à la table ronde, se tenait M. Hirotani, de la maison d’édition Shueisha, qui me servait depuis le début de mon séjour, en relais avec Mme Funabiki, d’accompagnateur et de confident, de guide et de garde du corps, et que j’apercevais du coin de l’oeil dans mon champ de vision, en parfait costume cravate, le visage grave et appliqué, occupé à disposer dans un vase un bouquet de fleurs que l’on m’avait offert. Il était aux prises avec cinq fleurs mauves et blanches (les couleurs d’Anderlecht, je ne sais pas si c’était voulu), dont il modifiait sans cesse la position pour composer un bouquet harmonieux, reprenant régulièrement le tout à zéro, avec patience et méthode, modifiant ici la position d’une fleur, là, la position d’une autre, davantage, me semblait-il, comme un truand dans un film de Godard que comme un adepte de l’arrangement floral japonais.

> Les Editions de Minuit 

> « L’humour dans l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint », par Jacques Poirier, mémoire de maîtrise.  

Portraits croisés : La Rochefoucauld & le Cardinal de Retz

Lire l’analyse de ces deux textes par Monique Kantorow  : Portraits croisés : La Rochefoucauld, Cardinal de Retz 

Portrait du Cardinal de Retz par La Rochefoucauld

Cardinal de Retz - attribué à Pierre Mignard

Cardinal de Retz – attribué à Pierre Mignard (1612-1695)

Paul de Gondi, cardinal de Retz, a beaucoup d’élévation, d’étendue d’esprit, et plus d’ostentation que de vraie grandeur de courage. Il a une mémoire extraordinaire, plus de force que de politesse dans ses paroles, l’humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis, peu de piété, quelques apparences de religion. Il paraît ambitieux sans l’être ; la vanité, et ceux qui l’ont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres de l’État, sans avoir un dessein formé de s’en prévaloir, et bien loin de se déclarer ennemi de cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n’a pensé qu’à lui paraître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habilité des malheurs publics pour se faire cardinal ; il a souffert la prison avec fermeté, et n’a dû sa liberté qu’à sa hardiesse. La paresse l’a soutenu avec gloire, durant plusieurs années, dans l’obscurité d’une vie errante et cachée. Il a conservé l’archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce ministre, il s’en est démis sans connaître ce qu’il faisait, et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation. Sa pente naturelle est l’oisiveté ; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une présence d’esprit, et il sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu’il semble qu’il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l’écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dans la plupart de ses qualités, et ce qui a le plus contribué à sa réputation c’est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l’amitié, quelque soin qu’il ait pris de paraître occupé de l’une ou de l’autre ; il est incapable d’envie ni d’avarice, soit par vertu, ou par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis qu’un particulier ne pouvait espérer de leur pouvoir rendre ; il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, et à entreprendre de s’acquitter. Il n’a point de goût ni de délicatesse ; il s’amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu’il n’a qu’une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu’il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c’est un sacrifice qu’il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, où il ne peut s’attacher, et il s’éloigne du monde, qui s’éloigne de lui.

Texte figurant comme préface dans les Mémoires  du cardinal de Retz

Portrait de La Rochefoucauld par le Cardinal de Retz.

La Rochefoucauld par Théodore Chassériau (1819–1856)

Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d’intrigue, dès son enfance, et dans un temps où il ne sentait pas les petits intérêts, qui n’ont jamais été son faible ; et où il ne connaissait pas les grands, qui, d’un autre sens, n’ont pas été  son  fort.  Il  n’a  jamais  été  capable  d’aucune  affaire,  et  je  ne  sais  pourquoi ;  car il avait des  qualités  qui  eussent  suppléé,  en  tout  autre,  celles  qu’il  n’avait  pas.  Sa  vue  n’était  pas assez étendue, et il ne voyait pas même tout ensemble ce qui était à sa portée ; mais son bon sens, et très-bon dans la spéculation, joint à sa douceur, à son insinuation et à sa facilité de mœurs, qui est admirable, devait récompenser plus qu’il n’a fait le défaut de sa pénétration.

Il  a  toujours  eu  une  irrésolution  habituelle ;  mais  je  ne  sais  même  à  quoi  attribuer  cette irrésolution. Elle n’a pu venir en lui de la fécondité de son imagination, qui n’est rien moins que  vive.  Je  ne  la  puis  donner  à  la  stérilité  de  son  jugement ;  car,  quoiqu’il  ne  l’ait  pas exquis dans l’action, il a un bon fonds de raison. Nous voyons les effets de cette irrésolution, quoique  nous  n’en  connaissions  pas  la  cause.  Il  n’a  jamais  été  guerrier,  quoiqu’il  fût  très-soldat.  Il  n’a  jamais  été,  par  lui-même,  bon  courtisan,  quoiqu’il  ait  eu  toujours  bonne intention  de  l’être.  Il  n’a  jamais  été  bon  homme  de  parti,  quoique  toute  sa  vie  il  y  ait  été engagé.  Cet  air  de  honte  et  de  timidité  que  vous  lui  voyez  dans  la  vie  civile  s’était  tourné, dans  les  affaires,  en  air  d’apologie.  Il  croyait  toujours  en  avoir  besoin,  ce  qui,  joint  à  ses maximes , qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de chercher  à  sortir  des  affaires  avec  autant  d’impatience  qu’il  y  était  entré,  me  fait  conclure qu’il  eût  beaucoup  mieux  fait  de  se  connoître  et  de  se  réduire  à  passer,  comme  il  l’eût  pu, pour le courtisan le plus poli qui eût paru dans son siècle.

> Mémoires  du cardinal de Retz, extrait de  sa  » galerie où les figures vous paraîtront dans leur étendue, et où je vous présenterai les tableaux des personnages que vous verrez plus avant dans l’action. Vous jugerez, par les traits particuliers que vous pourrez remarquer dans la suite, si j’en ai bien pris l’idée. »

 

Quimper : « autoportraits du musée d’Orsay »

L’exposition  Autoportraits du musée d’Orsay  se tient jusqu’au 2 octobre au musée des beaux-arts de Quimper. Elle présente des œuvres qui abordent des  courants de la peinture contemporaine (romantisme, réalisme, impressionnisme, cloisonnisme, nabisme, naturalisme ou encore symbolisme).

La question de l’autoportrait

 » Exercice d’introspection, l’autoportrait met en jeu depuis la Renaissance la vision de l’artiste par lui-même. Au-delà de sa propre image et de l’utilisation de son visage comme modèle premier, le peintre s’interroge sur son art et sa place dans la société.
Au XIXe siècle, période de bouleversements esthétiques et de rejet de l’académisme, l’autoportrait fait parfois office de manifeste et permet de revendiquer une manière de peindre ou un positionnement à l’égard de la tradition. Certains peintres comme Courbet mettent en avant l’image de l’artiste dans son atelier et affirment par ce biais la reconnaissance de leurs œuvres. D’autres, comme Carpeaux, Redon, Gauguin ou Cézanne mêlent subtilement quête picturale et observation psychologique.
La seconde moitié du XIXe siècle est marquée par l’essor des sciences humaines et la découverte progressive de la psychologie : à des jeux de mise en scène, succèdent de véritables introspections. Leur profondeur trouve un aboutissement dans des démarches comme celle de Van Gogh qui livre à travers les représentations successives de lui-même un véritable récit autobiographique. Au-delà de la dimension sociale déterminante pour le réalisme, une plus grande subjectivité se fait jour, questionnant l’ambiguïté ente le « je » de l’artiste se livrant à l’exercice de l’autoportrait et sa personnalité propre. » (extrait du Journal de l’exposition)

*

> Présentation de l’exposition au musée de Quimper.

> Le dépliant de l’exposition : la programmation (pdf)

> Le dépliant du contenu de visite de l’exposition (pdf)

Catalogue d’exposition: Autoportraits. Chefs d’œuvre de la collection du musée d’Orsay
Musée d’Orsay / Flammarion – 25 €

 

 

 

Diderot, par Louis-Michel Van Loo

Exposé au Salon de 1767,  le portrait de Diderot par Louis-Michel van Loo fut, de la part du philosophe, le sujet d’un article critique. Parlant de lui à la troisième personne, Diderot y fustige un portrait peu conforme à la complexité du modèle et qui n’est pas en mesure de saisir la « vicissitude perpétuelle » du visage : « Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je fus jamais tel que vous me voyez là »

Louis-Michel van Loo a montré son ami dans l’intimité et en toute simplicité (sans perruque et en robe de chambre), à l’instant même où il est interrompu dans son travail d’écriture.

En 1911 le tableau fut donné au musée du Louvre par la famille de Vandeul, descendante de Diderot.

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 Salon de 1767

M. Diderot.

Moi. j’aime Michel ; mais j’aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant; il peut dire à ceux qui le reconnaissent pas, comme le jardinier de l’opéra-comique: « C’est qu’il ne m’a jamais vu sans perruque. » Très vivant; c’est sa douceur, avec sa vivacité, mais trop jeune, tête trop petite, joli comme une femme lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur; rien de la sagesse de couleur du Cardinal de Choiseul; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient à l’imposer sur sa robe de chambre. L’écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu’il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu’on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche qui n’est pas dessinée. On le voit de face; il a la tête nue; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l’air d’une vieille coquette qui fait encore l’aimable ; la position d’un secrétaire d’État et non d’un philosophe. La fausseté du premier moment a influé sur tout le reste. C’est cette folle de madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait, qui lui a donné cet air là, et qui a tout gâté. Si elle s’était mise à son clavecin, et qu’elle eût préludé ou chanté,

Non ha ragione, ingrato
Un core abbandonato

ou quelque morceau du même genre, le philosophe sensible eût pris un tout autre caractère; et le portrait s’en serait ressenti. Ou mieux encore, il fallait le laisser seul, et l’abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entr’ouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête, fortement occupée, se serait peint sur son visage; et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez à jamais un témoignage précieux de l’amitié d’un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu’ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ? Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je fus jamais tel que vous me voyez là.

J’avais un grand front, des yeux très vifs, d’assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d’un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à rusticité des anciens temps. sans l’exagération de tous les traits dans la gravure qu’on a faite d’après le crayon de Greuze, je serais infiniment mieux. J’ai un masque qui trompe l’artiste: soit qu’il y ait trop de choses fondues ensemble; soit que, les impressions de mon âme se succédant très rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l’œil du peintre ne me retrouvant pas le même d’un instant à l’autre, sa tâche devient beaucoup plus difficile qu’il ne le croyait. Je n’ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand, qui m’attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait  par Garand me voit. Ecco il vero pulcinella. M. Grimm l’a fait graver; mais il ne le communique pas. Il attend toujours une inscription qu’il n’aura que quand j’aurai produit quelque chose qui m’immortalise. – Et quand l’aura-t-il ? – Quand ? demain peut-être; et qui sait ce que je puis ? Je n’ai pas la conscience d’avoir encore employé la moitié de mes forces. Jusqu’à présent je n’ai que baguenaudé. J’oubliais parmi les bons portraits de moi, le buste de mademoiselle Collot, surtout le dernier, qui appartient à M. Grimm, mon ami. Il est bien, il est très bien; il a pris chez lui la place d’un autre, que son maître M. Falconet avait fait, et qui n’était pas bien. Lorsque Falconet eut vu le buste de son élève, il prit un marteau, et cassa le sien devant elle. Cela est franc et courageux. Ce buste ne tombant en morceaux sous le coup de l’artiste, mit à découvert deux belles oreilles qu’il s’étaient conservées entières sous une indigne perruque dont madame Geoffrin m’avait fait affubler après coup. M. Grimm n’avait jamais pu pardonner cette perruque à madame Geoffrin. Dieu merci, les voilà réconciliés; et ce Falconet, cet artiste si peu jaloux de la réputation dans l’avenir, ce contempteur si déterminé de l’immortalité cet homme si disrespectueux de la postérité, délivré du souci de lui transmettre un mauvais buste. Je dirais cependant que ce mauvais buste, qu’on y voyait les traces d’une peine d’âme secrète dont j’étais dévoré, lorsque l’artiste le fit. Comment se fait-il que l’artiste manque les traits grossiers d’une physionomie qu’il a sous les yeux, et fasse passer sur sa toile ou sur sa terre glaise les sentiments secrets, les impressions cachées au fond d’une âme qu’il ignore ? La Tour avait fait le portrait d’un ami. On dit à cet ami qu’on lui avait donné le teint brun qu’il n’avait pas. L’ouvrage est rapporté dans l’atelier de l’artiste et le jour pris pour le retoucher. L’ami arrive à l’heure marquée. L’artiste prend ses crayons. Il travaille, il gâte tout; il s’écrie : «  J’ai tout gâté. Vous avez l’air d’un homme qui lutte contre le sommeil; » et c’était en effet l’action de son modèle, qui avait passé la nuit à côté d’une parente indisposée.

Salon de 1767

Portrait de Denis Diderot, attribué à Louis-Michel van Loo (1707-1771) Paris, vers 1770. Huile sur toile. Musée de Langres

 

Le texte en ligne – p 20 et suivantes.
Archive.org : https://archive.org/stream/oeuvrescomplte1112dide#page/n29/mode/1up

Pascal DUPUY, « Denis Diderot »,
Histoire par l’image : http://www.histoire-image.org/etudes/denis-diderot?i=1263

Christine Kastner-Tardy,  «Denis Diderot, écrivain »- Louis-Michel Van Loo (1707-1771),
Panorama de l’art : http://www.panoramadelart.com/van-loo-denis-diderot-ecrivain

Petite Chronique du Costume: Diderot, un philosophe en robe de chambre, par Sabine de La Rochefoucauld.
Article extrait du magazine Grande Galerie – Le Journal du Louvre, n°13, septembre/octobre/novembre 2010,
L’atelier Canson: http://latribudesartistes.lateliercanson.com/web/le-mag/diderot-un-philosophe-en

Le «Diderot» de Fragonard n’est pas Diderot, par Eric Bietry-Rivierre,
Figaro du 21 novembre 2012 :http://www.lefigaro.fr/arts-expositions/2012/11/20/03015-20121120ARTFIG00460-did

Marc-Emmanuel Mélon, « Portrait de l’écrivain absorbé »,
COnTEXTES, 14 | 2014,; http://contextes.revues.org/5939 ; DOI : 10.4000/contextes.5939

TUNSTALL, Kate E. Paradoxe sur le portrait : autoportrait de Diderot en Montaigne In : La figure du philosophe dans les lettres anglaises et françaises . Nanterre : Presses universitaires de Paris Ouest, 2010.   : http://books.openedition.org/pupo/1007 . ISBN : 9782821826779.

TADIÉ, Alexis (dir.). La figure du philosophe dans les lettres anglaises et françaises. Nouvelle édition. Nanterre : Presses universitaires de Paris Ouest, 2010. http://books.openedition.org/pupo/977 . ISBN : 9782821826779.

DIDEROT, Pensées sur l’Interprétation de la nature : https://rde.revues.org/4142.  Numéro 39 | Varia.
Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie. :  Revue interdisciplinaire publiant articles et documentations sur les auteurs ou collaborateurs de l’Encyclopédie des Lumières

 

 

Louis-Michel van Loo  (1707  – Paris) : Wikipedia

Portrait de M. le prince de Tarente

En France, la mode éphémère du portrait mondain atteint son apogée en 1659, date de la parution de la Galerie des portraits de Mademoiselle de Montpensier. Cette mode devient un véritablement divertissement de société et les règles du genre sont fixées :  énumération des traits physiques jointe à une description des traits moraux.

Dans La mode du portrait littéraire en France (1641-1681), Jacqueline Lantier souligne que :  » Même si l’on juge sévèrement les portraits de 1659, on est  bien obligé de reconnaître qu’ils ont joué un rôle important dans l’histoire de la littérature, en provoquant de vives réactions de la part des écrivains de talent. Scarron, Tallemant des Réaux, Charles Sorel ont critiqué les portraitistes à la mode, mais n’ont manifesté à leur égard aucune hostilité, de la curiosité plutôt, avec une pointe tantôt d’amusement, tantôt d’agacement, sans plus. »

Galerie des portraits de Mademoiselle de Montpensier, recueil des portraits et éloges en vers et en prose. Les seigneurs et dames les plus illustres de France la plupart composés par eux-mêmes dédiés à son Altesse royale à Mademoiselle. Nouvelle édition avec des notes de M. Édouard de Barthélémy. Libraire académique Didier et Cie, 1860.

Portrait de M. le prince de Tarente,
fait par lui-même en novembre 1657.

Je suis si persuadé que personne ne me connaît si bien que moi-même, que quand mon portrait ne paraîtrait ressemblant à tous ceux qui le verront, je ne puis m’empêcher de m’en juger un très-fidèle peintre, et de croire que j’ai la tête bien proportionnée, couverte de cheveux blonds en bon nombre, tirant sur le cendré, ni frisés, ni fort plats ; les sourcils et la barbe de même couleur, les premiers un peu trop larges ; mon visage est ovale, ni fort gras ni fort maigre ; le teint ni pâle ni haut en couleur ; le front et le nez raisonnables ; les yeux bleus, petits, peu fendus et brillants ; la bouche trop grande, le menton fourchu et double, les dents petites, ni noires ni blanches.

Ma taille est fort droite et assez libre ; elle n’est pas des plus grandes, elle est de celles qu’on appelle les riches ; j’ai la main, la jambe et le pied bien faits ; la main blanche et trop grosse, la jambe telle qu’elle doit être, et le pied si sensible, que je ne saurais me bien chausser sans beaucoup souffrir.

Je ne m’ajuste que rarement : le plaisir que d’autres y prennent m’est une fatigue étrange, et j’estime que le temps qu’on y donne est mal employé.

Le geste me donne un air qui me sied fort bien; mais cela n’arrive pas souvent, car naturellement je suis rêveur, chagrin et distrait, dans les choses indifférentes.

Ma complexion est robuste, et je souffre toutes sortes de fatigues sans peine.

J’aime tous les exercices du corps, et y aurais eu grande disposition, sans un accident qui m’a rendu incapable presque de tout.

Je n’aurais pas été moins propre à ceux de l’esprit, si la vie errante que j’ai menée ne m’avait dérobé le loisir de m’y appliquer.

J’ai eu une mémoire prodigieuse, et il m’en reste très peu ; je veux espérer que le jugement a pris la place de ce que j’en ai perdu : j’en ai néanmoins suffisamment conservé pour apprendre les langues dont j’ai eu besoin, mais non pas assez pour les retenir toutes.

Je ne suis pas ignorant dans les fortifications et dans la carte.

J’aime la lecture, sans y avoir le dernier attachement, surtout celle de l’histoire.

J’écris plus facilement que je ne parle; mon style est succinct et net ; ma parole brusque et décisive.

Je cherche plus le divertissement pour le plaisir d’autrui que pour le mien particulier. J’ai assez de force sur moi, pour ne m’ennuyer en aucun lieu.

Mon tempérament est chaud et bilieux, mais la raison le corrige et l’assaisonne de flegmes.

Mon humeur est des plus égales, et nullement emportée ; mon abord froid me fait paraître glorieux, bien que je ne le sois pas en effet.

Je suis incapable de fausse gloire, et je trouve que ceux qui s’y abandonnent en font, sans y penser, leur capital.

Je n’ai pas moins d’ambition que ceux qui m’ont devancé; mais je la règle de sorte qu’elle ne se découvre que lorsqu’il y a lieu de la pousser.

J’ai du cœur pour faire toutes les choses que l’honneur me dictera.

Je n’estime pas ceux qui croient établir leur réputation par de fréquents procédés , j’estime qu’ils se méfient d’eux-mêmes, et que lorsqu’on se sent incapable de faiblesse, on mérite davantage d’éviter une querelle sans qu’il y aille du sien, que de la pousser à bout.

Je suis ennemi du mensonge à un point que je ne le souffre pas même dans les bagatelles.

J’ai répugnance à flatter et à être flatté, ce qui l’augmente est que la flatterie est toujours accompagnée de mensonge.

J’abhorre la méfiance, et je ne crois pas légèrement le mal qu’on me dit de mon prochain, particulièrement aux dépens des femmes.

Je ne suis pas avare, et si je passe pour moins libéral que je ne le suis en effet, c’est à ma mauvaise fortune qu’on s’en doit prendre, et non à mon inclination.

Je condamne la paresse, et je ne remets pas au lendemain les choses que je puis faire par avance.

Je suis timide au dernier point, et ne puis me résoudre de rien demander pour moi, non pas même à mes plus proches.

Je suis ami de l’équité, et en ce qui dépend de moi je la rends sans avoir égard à l’inégalité des personnes.

Je souffre impatiemment l’oppression, et j’aime passionnément la liberté.

Je suis ennemi de la contrainte et des égards; je cherche autant que je puis la commodité dans la vie.

Je n’ai nul penchant à la cruauté, ni même à châtier sévèrement ; et si je suis contraint à forcer mon naturel, c’est dans une nécessité pressante.

Je suis trop indulgent à mes domestiques, et j’en tolère les défauts, pourvu qu’ils ne procèdent pas de manque d’affection.

Je suis naturellement bienfaisant, et si je ne le témoigne pas en toutes rencontres, c’est que j’ai expérimenté qu’en obligeant trop indifféremment, on devient enfin inutile à ceux qu’on affectionne le plus.

Je suis fidèle à mes amis autant qu’on le peut être ; je suis sur cela à l’épreuve de tout intérêt ; j’aime mieux les servir de ce qui m’appartient, que d’en avoir l’obligation à autrui.

Je suis ferme et effectif en mes paroles et dans mes engagements, et bien loin d’imiter ceux qui ne le sont pas, en ce qu’ils donnent beaucoup en apparence pour le déguiser, je néglige l’accessoire pour me donner tout entier au principal.

Je suis extrêmement franc à ceux qui le sont ; mais, comme il y en a peu, je parois réservé à beaucoup.

Je suis difficile à tromper par ceux qui m’ont déjà trompé ; les précautions que je cherche pour m’en garantir passent souvent pour un excès de méfiance.

Je ne reviens pas aisément lorsqu’on m’a offensé de propos délibéré.

Je suis si peu prompt que je n’ai pas de peine à retenir mon ressentiment tout autant qu’il faut pour examiner s’il est juste.

Je ne me laisse pas abattre à l’adversité, quelque violente et de durée qu’elle soit, et je me sens un fond de patience inépuisable.

Je ne puis parler par expérience de la prospérité, car jusqu’à cette heure je ne l’ai pas éprouvée ; mais comme je me sens. je répondrais bien que je ne l’achèterais jamais par de mauvais moyens, bien que praticables à la plus grande partie du monde, et que lorsqu’elle m’arrivera j’en jouirai avec modération, et sans donner sujet à mes amis de se plaindre du changement que la bonne fortune a accoutumé de produire.

Je suis ferme et bien instruit en ma religion, et incapable d’en changer pourquoi que ce soit; mais je n’ai pas toute la piété nécessaire à un bon chrétien.

Enfin, mon portrait est de ceux qui ne reviennent pas en gros, mais qui plaisent à la plupart, quand on les considère en détail.

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Henri-Charles, fils du duc Henri de la Trémouille et de Marie de la Tour de Bouillon; il fut général de la cavalerie en Hollande, et mourut avant son père, à Paris le 14 septembre 1672, ayant abjuré la religion prétendue réformée le 3 septembre 1670. Il avait fait ses premières armes en Hollande sous le prince d’Orange, son grand-oncle, se signala dans le parti de la Fronde contre Mazarin, fut arrêté et emprisonné à Amiens, puis exilé en Poitou, d’où il retourna servir en Hollande. Il a laissé des Mémoires publiés par Griffet à Liège, en 1767.

Henry-Charles de la Trémoïlle

Portrait de Henry-Charles de la Trémoïlle, dit « Prince Rupert », par Joseph Michael Wright -1656 – Source : alienor.org

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Gallica : Édition 1659 – Recueil des portraits et éloges en vers et en prose , dédié à Son Altesse royalle Mademoiselle [par Mademoiselle de Montpensier et sa cour] –  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1184789

Archive.org :  Édition 1860 – La galerie des portraits de mademoiselle de Montpensier : recueil des portraits et loges en vers et en prose de seigneurs et dames les plus illustres de France, la plupart composés par eux-mêmes, dédiés à son altesse royale Mademoiselle. https://archive.org/details/lagaleriedesport00bart

Persée : Lafond J.-D. Les techniques du portrait dans le « Recueil des Portraits et Éloges » de 1659. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 1966, n°18. pp. 139-148.
http://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1966_num_18_1_2311
DOI : 10.3406/caief.1966.2311
www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1966_num_18_1_2311

Duc de Cataneo, par Balzac

Massimila Doni,
Etudes philosophiques de La Comédie humaine

Honoré de Balzac

Le prince aperçut un de ces personnages à qui personne ne veut croire dès qu’on les fait passer de l’état réel nous les admirons, à l’état fantastique d’une description plus ou moins littéraire. Comme celui des Napolitains, l’habillement de l’inconnu comportait cinq couleurs, si l’on veut admettre le noir du chapeau comme une couleur : le pantalon était olive, le gilet rouge étincelait de boutons dorés, l’habit tirait au vert et le linge arrivait au jaune. Cet homme semblait avoir pris à tâche de justifier le Napolitain que Gerolamo met toujours en scène sur son théâtre de marionnettes. Les yeux semblaient être de verre. Le nez en as de trèfle saillait horriblement. Le nez couvrait d’ailleurs avec pudeur un trou qu’il serait injurieux pour l’homme de nommer une bouche, et se montraient trois ou quatre défenses blanches douées de mouvement, qui se plaçaient d’ellesmêmes les unes entre les autres. Les oreilles fléchissaient sous leur propre poids, et donnaient à cet homme une bizarre ressemblance avec un chien. Le teint, soupçonné de contenir plusieurs métaux infusés dans le sang par l’ordonnance de quelque Hippocrate, était poussé au noir. Le front pointu, mal caché par des cheveux plats, rares, et qui tombaient comme des filaments de verre soufflé, couronnait par des rugosités rougeâtres une face grimaude. Enfin, quoique maigre et de taille ordinaire, ce monsieur avait les bras longs et les épaules larges ; malgré ces horreurs, et quoique vous lui eussiez donné soixantedix ans, il ne manquait pas d’une certaine majesté cyclopéenne ; il possédait des manières aristocratiques et dans le regard la sécurité du riche. Pour quiconque aurait eu le cœur assez ferme pour l’observer, son histoire était écrite par les passions dans ce noble argile devenu boueux. Vous eussiez deviné le grand seigneur, qui, riche dès sa jeunesse, avait vendu son corps à la Débauche pour en obtenir des plaisirs excessifs. La Débauche avait détruit la créature humaine et s’en était fait une autre à son usage. Des milliers de bouteilles avaient passé sous les arches empourprées de ce nez grotesque, en laissant leur lie sur les lèvres. De longues et fatigantes digestions avaient emporté les dents. Les yeux avaient pâli à la lumière des tables de jeu. Le sang s’était chargé de principes impurs qui avaient altéré le système nerveux. Le jeu des forces digestives avait absorbé l’intelligence. Enfin, l’amour avait dissipé la brillante chevelure du jeune homme. En héritier avide, chaque vice avait marqué sa part du cadavre encore vivant. Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie supérieure : elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs, comme était ce duc près de cette rose d’amour.

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> Site archive.org  https://archive.org/details/lenfantmauditgam00balzuoft

> Massimilla Doni, par Gabrielle Chamarat :
URL : http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/notices/massimila_doni.htm

Didier Béatrice, « Le temps de la musique : trois nouvelles de Balzac », L’Année balzacienne 1/2007 (n°8) , p. 49-58
URL : www.cairn.info/revue-l-annee-balzacienne-2007-1-page-49.htm.
DOI : 10.3917/balz.008.0049.