Diderot, par Louis-Michel Van Loo

Exposé au Salon de 1767,  le portrait de Diderot par Louis-Michel van Loo fut, de la part du philosophe, le sujet d’un article critique. Parlant de lui à la troisième personne, Diderot y fustige un portrait peu conforme à la complexité du modèle et qui n’est pas en mesure de saisir la « vicissitude perpétuelle » du visage : « Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je fus jamais tel que vous me voyez là »

Louis-Michel van Loo a montré son ami dans l’intimité et en toute simplicité (sans perruque et en robe de chambre), à l’instant même où il est interrompu dans son travail d’écriture.

En 1911 le tableau fut donné au musée du Louvre par la famille de Vandeul, descendante de Diderot.

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 Salon de 1767

M. Diderot.

Moi. j’aime Michel ; mais j’aime encore mieux la vérité. Assez ressemblant; il peut dire à ceux qui le reconnaissent pas, comme le jardinier de l’opéra-comique: « C’est qu’il ne m’a jamais vu sans perruque. » Très vivant; c’est sa douceur, avec sa vivacité, mais trop jeune, tête trop petite, joli comme une femme lorgnant, souriant, mignard, faisant le petit bec, la bouche en cœur; rien de la sagesse de couleur du Cardinal de Choiseul; et puis un luxe de vêtement à ruiner le pauvre littérateur, si le receveur de la capitation vient à l’imposer sur sa robe de chambre. L’écritoire, les livres, les accessoires aussi bien qu’il est possible, quand on a voulu la couleur brillante et qu’on veut être harmonieux. Pétillant de près, vigoureux de loin, surtout les chairs. Du reste, de belles mains bien modelées, excepté la gauche qui n’est pas dessinée. On le voit de face; il a la tête nue; son toupet gris, avec sa mignardise, lui donne l’air d’une vieille coquette qui fait encore l’aimable ; la position d’un secrétaire d’État et non d’un philosophe. La fausseté du premier moment a influé sur tout le reste. C’est cette folle de madame Van Loo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait, qui lui a donné cet air là, et qui a tout gâté. Si elle s’était mise à son clavecin, et qu’elle eût préludé ou chanté,

Non ha ragione, ingrato
Un core abbandonato

ou quelque morceau du même genre, le philosophe sensible eût pris un tout autre caractère; et le portrait s’en serait ressenti. Ou mieux encore, il fallait le laisser seul, et l’abandonner à sa rêverie. Alors sa bouche se serait entr’ouverte, ses regards distraits se seraient portés au loin, le travail de sa tête, fortement occupée, se serait peint sur son visage; et Michel eût fait une belle chose. Mon joli philosophe, vous me serez à jamais un témoignage précieux de l’amitié d’un artiste, excellent artiste, plus excellent homme. Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu’ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ? Mes enfants, je vous préviens que ce n’est pas moi. J’avais en une journée cent physionomies diverses, selon la chose dont j’étais affecté. J’étais serein, triste, rêveur, tendre, violent, passionné, enthousiaste; mais je fus jamais tel que vous me voyez là.

J’avais un grand front, des yeux très vifs, d’assez grands traits, la tête tout à fait du caractère d’un ancien orateur, une bonhomie qui touchait de bien près à la bêtise, à rusticité des anciens temps. sans l’exagération de tous les traits dans la gravure qu’on a faite d’après le crayon de Greuze, je serais infiniment mieux. J’ai un masque qui trompe l’artiste: soit qu’il y ait trop de choses fondues ensemble; soit que, les impressions de mon âme se succédant très rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l’œil du peintre ne me retrouvant pas le même d’un instant à l’autre, sa tâche devient beaucoup plus difficile qu’il ne le croyait. Je n’ai jamais été bien fait que par un pauvre diable appelé Garand, qui m’attrapa, comme il arrive à un sot qui dit un bon mot. Celui qui voit mon portrait  par Garand me voit. Ecco il vero pulcinella. M. Grimm l’a fait graver; mais il ne le communique pas. Il attend toujours une inscription qu’il n’aura que quand j’aurai produit quelque chose qui m’immortalise. – Et quand l’aura-t-il ? – Quand ? demain peut-être; et qui sait ce que je puis ? Je n’ai pas la conscience d’avoir encore employé la moitié de mes forces. Jusqu’à présent je n’ai que baguenaudé. J’oubliais parmi les bons portraits de moi, le buste de mademoiselle Collot, surtout le dernier, qui appartient à M. Grimm, mon ami. Il est bien, il est très bien; il a pris chez lui la place d’un autre, que son maître M. Falconet avait fait, et qui n’était pas bien. Lorsque Falconet eut vu le buste de son élève, il prit un marteau, et cassa le sien devant elle. Cela est franc et courageux. Ce buste ne tombant en morceaux sous le coup de l’artiste, mit à découvert deux belles oreilles qu’il s’étaient conservées entières sous une indigne perruque dont madame Geoffrin m’avait fait affubler après coup. M. Grimm n’avait jamais pu pardonner cette perruque à madame Geoffrin. Dieu merci, les voilà réconciliés; et ce Falconet, cet artiste si peu jaloux de la réputation dans l’avenir, ce contempteur si déterminé de l’immortalité cet homme si disrespectueux de la postérité, délivré du souci de lui transmettre un mauvais buste. Je dirais cependant que ce mauvais buste, qu’on y voyait les traces d’une peine d’âme secrète dont j’étais dévoré, lorsque l’artiste le fit. Comment se fait-il que l’artiste manque les traits grossiers d’une physionomie qu’il a sous les yeux, et fasse passer sur sa toile ou sur sa terre glaise les sentiments secrets, les impressions cachées au fond d’une âme qu’il ignore ? La Tour avait fait le portrait d’un ami. On dit à cet ami qu’on lui avait donné le teint brun qu’il n’avait pas. L’ouvrage est rapporté dans l’atelier de l’artiste et le jour pris pour le retoucher. L’ami arrive à l’heure marquée. L’artiste prend ses crayons. Il travaille, il gâte tout; il s’écrie : «  J’ai tout gâté. Vous avez l’air d’un homme qui lutte contre le sommeil; » et c’était en effet l’action de son modèle, qui avait passé la nuit à côté d’une parente indisposée.

Salon de 1767

Portrait de Denis Diderot, attribué à Louis-Michel van Loo (1707-1771) Paris, vers 1770. Huile sur toile. Musée de Langres

 

Le texte en ligne – p 20 et suivantes.
Archive.org : https://archive.org/stream/oeuvrescomplte1112dide#page/n29/mode/1up

Pascal DUPUY, « Denis Diderot »,
Histoire par l’image : http://www.histoire-image.org/etudes/denis-diderot?i=1263

Christine Kastner-Tardy,  «Denis Diderot, écrivain »- Louis-Michel Van Loo (1707-1771),
Panorama de l’art : http://www.panoramadelart.com/van-loo-denis-diderot-ecrivain

Petite Chronique du Costume: Diderot, un philosophe en robe de chambre, par Sabine de La Rochefoucauld.
Article extrait du magazine Grande Galerie – Le Journal du Louvre, n°13, septembre/octobre/novembre 2010,
L’atelier Canson: http://latribudesartistes.lateliercanson.com/web/le-mag/diderot-un-philosophe-en

Le «Diderot» de Fragonard n’est pas Diderot, par Eric Bietry-Rivierre,
Figaro du 21 novembre 2012 :http://www.lefigaro.fr/arts-expositions/2012/11/20/03015-20121120ARTFIG00460-did

Marc-Emmanuel Mélon, « Portrait de l’écrivain absorbé »,
COnTEXTES, 14 | 2014,; http://contextes.revues.org/5939 ; DOI : 10.4000/contextes.5939

TUNSTALL, Kate E. Paradoxe sur le portrait : autoportrait de Diderot en Montaigne In : La figure du philosophe dans les lettres anglaises et françaises . Nanterre : Presses universitaires de Paris Ouest, 2010.   : http://books.openedition.org/pupo/1007 . ISBN : 9782821826779.

TADIÉ, Alexis (dir.). La figure du philosophe dans les lettres anglaises et françaises. Nouvelle édition. Nanterre : Presses universitaires de Paris Ouest, 2010. http://books.openedition.org/pupo/977 . ISBN : 9782821826779.

DIDEROT, Pensées sur l’Interprétation de la nature : https://rde.revues.org/4142.  Numéro 39 | Varia.
Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie. :  Revue interdisciplinaire publiant articles et documentations sur les auteurs ou collaborateurs de l’Encyclopédie des Lumières

 

 

Louis-Michel van Loo  (1707  – Paris) : Wikipedia

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