Portrait de l’artiste en Belge errant, Guy Goffette.

Portrait de l’artiste en Belge errant
Guy Goffette

« On naît sans souci, n’importe où, on n’a rien demandé. Le monde s’installe tout seul dans vos yeux, c’est un petit paradis avec de l’herbe et du ciel à ne plus savoir où donner de la tête. Libre, affamé de couleurs comme une carte muette, on grimpe sur ses jambes pour dépasser son ombre et mettre l’horizon dans son sac. C’est ainsi qu’on finit par tomber, la tête contre un mur où quelqu’un se met à crier Poètes, vos papiers ?

Que répondre quand on est né au fin fond d’un Tartane de poupée : trois frontières, trois collines et une rivière qui change de nom avant de se suicider dans la Meuse endormeuse et si chère à Péguy, que répondre ? sinon que l’on est de ce jardin entre ciel et terre qui marche vers l’océan, comme l’on est de la langue de sa mère ou de Jeanne, la Bonne Lorraine, avant elle, bien avant que l’Histoire nous mette en carafe au bout du bout d’un royaume de poche ?

Quoi ? Belge par raccroc et malgré la révolte de 1848, le drapeau noir des Virtonnais sur la mairie, le rouge sur l’église, et la petite garnison qui s’enfuit dare-dare sous la huée populaire et gagne Arlon où elle se terre depuis lors ? (Remarquons en passant que tous les manuels du royaume se sont bien gardés de rappeler cette Commune de Virton, si improvisée et si peu sanglante, il est vrai, et l’affront jamais lavé au premier roi.)

Que répondre ? sinon que naître dans une île perdue vous donne pour toujours le goût de la mer, naître sur trois frontières, à jamais le plaisir de sauter les barrières, de transgresser les interdits, les codes, les lois de papier.

Belge errant donc (Belge qui peut, comme disait Michaux), de Gaume en Limousin, par le Québec, la Roumanie, le Nord-Pas-de-Calais et les Ardennes, où Rimbaud, lui non plus, n’a pris racine. Pourvu que sur ses traces, avec les semelles de vent qu’on a dégottées Dieu sait où, dans quelle enfance, on puisse chercher encore et encore « le lieu et la formule » de vivre éperdument. »

> Les Derniers Planteurs de fumée, Collection Folio 2 € (n° 5168), Gallimard, 2010. pp. 105-106. Récits extraits du recueil Partance et autres lieux. 1996.

 

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