Portrait d’un collectionneur prédateur

Champfleury, extrait de la nouvelle Le Fuenzès

Le portrait charge d’un collectionneur, Dom Géronias, dressé par des artistes présents à la vente aux enchères d’une importante collection de tableaux de l’école espagnole. Dom Géronias est particulièrement intéressé par une toile du peintre Fuenzès et réputée entraîner la mort de ses propriétaires.

Dans la salle, cinq ou six artistes s’étaient groupés de façon à masquer un de leurs amis qui dessinait une singulière figure, fort occupée à regarder un tableau. — Ce doit être, dit l’un des artistes, un amateur.

— Non, répondit un autre, il a un habit. Un amateur n’a jamais d’habits ; s’il en a, ils servent à habiller les portemanteaux. L’amateur, comme le bibliophile, jouit d’une redingote recelant des poches où vont s’engouffrer livrés, statuettes et tout objet d’art petit et non fragile.

— Alors, c’est un peintre en miniature : à coup sûr, il a vieilli dans cet art intéressant, et il demeure galerie de Valois, au Palais-Royal.

— Pas davantage : un peintre en miniature deviendrait fou devant un.tableau espagnol… Tenez, ce bonhomme a l’air de s’y connaître, il vient de cracher sur la toile.

— Il a craché, dit un autre, c’est un marchand de tableaux.

— Oh l que vous n’y entendez rien ! dit à son tour le dessinateur. Regardez ces marchands attablés : ils sont tous gros et rouges, avec des habits aussi sales qu’un portrait de famille dans un grenier. Ils sont grossiers et mal embouchés, vos marchands ; et cet original a de fort
bonnes manières, malgré son habit noir qu’on dirait tissé par une araignée.

— Eh bien ! profond observateur, dis-nous la profession, l’âge et la demeure de cet homme ?

— Si j’étais madame Clément, l’auteur du Corbeau sanglant, dit le peintre, et que j’eusse eu l’honneur de succéder à mademoiselle Lenormand, je pourrais vous faire croire à ma science ; mais j’avoue que cet homme me déroute. Il a un œil vairon qui exerce une grande influence sur la physionomie.

— Et le nez, une vrille ! Ce nez-là percerait une planche.

— Avez-vous remarqué, dit le dessinateur, les chairs du cou, qui semblent un paquet de cordes naturelles pour le pendre ; et ces cheveux plats et gris qu’on dirait appartenir à un général de l’armée d’Italie ?

— Il a des mains, dit un autre, d’avare ou de violoniste éreinté. ’

— Voyez-vous le dandinement du corps, une manie particulière aux bêtes enfermées et aux idiots ? répliqua le dessinateur. Cet homme-là, je le connais, je me le rappelle maintenant.

— Bah ! s’écrièrent les artistes, curieux de vérifier leurs observations.

Le peintre enferma dans un carton son croquis terminé, et dit à ses amis :

— J’ai rencontré cet original dans un roman d’Hoffmann.

*

Voir en ligne : Le Fuenzès (1847), Champfleury

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