Lacenaire, vu par lui-même.

Dramatisant les conditions de leur rédaction, la situation de Lacenaire n’enveloppe pas moins ses Mémoires d’une lueur singulière. Le criminel, exacerbant la position de l’autobiographe qui tente de ressaisir une vie déjà accomplie, a commencé son autobiographie au seuil de la mort. C’est en prison qu’il écrit, face à la guillotine, à laquelle il reviendra de trancher dans le même temps le fil de la vie et de son récit. La fatale chronologie judiciaire imprime au temps de l’écriture son rythme. Attendant mais ignorant le jour de son exécution, Lacenaire s’est lancé dans une course contre le temps, véritable défi à la mort. « Écrivons donc maintenant ; écrivons sans relâche, profitons du temps qui nous reste ; qui sait même si j’aurai le temps de terminer ce que j’ai entrepris ? […] Oh mort ! […] tu as beau me fixer avec tes yeux ternes, ma plume ne s’arrêtera pas dans ma main, elle n’en ira que d’un pas plus ferme et plus agile », écrit-il le 29 décembre, alors qu’il a acquis la certitude du rejet de son pourvoi en cassation . Il accélère alors son travail d’écriture et c’est dans les dix jours précédant sa mort qu’il rédige le tiers de son texte ; il en trace les dernières lignes, en forme d’adieu à son public, le 8 janvier, à dix heures du soir, soit quelques instants avant son départ pour la prison de Bicêtre, qui laisse prévoir son exécution pour le lendemain matin.

L’infamie comme œuvre. L’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire par Anne-Emmanuelle Demartini

Lacenaire, vu par lui-même dans ses mémoires.

« Je vais essayer de me peindre ici tel que je suis sorti des mains de la nature. Par ce que je suis maintenant, on jugera de la différence que l’éducation, les circonstances et ma propre volonté ont apporté à mon caractère primitif.

« Quant au physique, j’avais un corps grêle et délicat en apparence, comme encore aujourd’hui (1835) quoique j’aie toujours été d’une constitution robuste, je crois qu’il y a bien peu de personnes plus maigres que moi ; mais, comme pour donner en démenti à cette chétive construction,je n’ai jamais été malade de ma vie. J’étais très coloré dans ma jeunesse ; je pense même, sans avoir été précisément beau garçon, que j’avais une physionomie assez remarquable. J’avais de fort beaux cheveux, quoique clair-semés. S’ils ont blanchi avant le temps ordinaire, c’est plutôt à l’étude et à une réflexion continuelle qu’il faut l’attribuer, qu’aux malheurs et aux chagrins, qui ont eu peu de prise sur mon âme, aussitôt que je l’ai voulu.

« Il semble que la nature se soit fait un jeu cruel de rassembler en moi tous les dons les plus précieux pour me faire parvenir à ce que le monde appelle le comble de l’infamie et du malheur. J’étais né avec toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur de l’individu et l’ornement de la société. Est-ce ma faute si j’ai été obligé de les fouler aux pieds moi-même ? J’avais un cœur délicat et sensible ! Porté à la reconnaissance et aux plus tendres affections, j’aurais voulu voir tout le monde heureux autour de moi. Rien ne me paraissait si doux et si digne d’envie que d’être aimé. La vue du chagrin d’autrui m’arrachait des larmes. Je me souviens, à l’âge de sept ans, d’avoir pleuré en lisant la fable des Deux Pigeons. Je devinais à cet âge, étant seul et isolé, quel sentiment c’était que l’amitié. Mon esprit vif et pénétrant eût fait de moi un homme plus brillant que solide, si les injustices dont j’ai été l’objet au sein de ma famille ne m’eussent pour ainsi dire forcé de me replier en moi-même, de chercher mes jouissances dans mon propre cœur et de me dépouiller d’une sensibilité que je dus regarder comme un présent funeste et dont la nature ne dotait que ceux dont elle avait résolu le malheur. »

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Lacenaire : ses crimes, son procès et sa mort / recueillis par Victor Cochinat. Éditions J. Laisné (Paris) – 1857: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107881q/f18

Mémoires – Editions du Boucher : http://www.leboucher.com/pdf/lacenaire/lacenaire.pdf

Mémoires, révélations et poésies de Lacenaire, écrits par lui-même à la Conciergerie. Lacenaire, Pierre-François (1800-1836) – Éditeur : chez les marchands de nouveautés (Paris) – 1836 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8619670b/f15.item

*

 « La phrénologie tomba sur un  » os » en 1836 avec Lacenaire. Le poète assassin se joua de la doctrine et de ses prosélytes comme il se joua, d’ailleurs, de la société qui le jugeait. Son procès précéda de peu le déclin de la phrénologie.»  Marc Renneville

Dans la première préface de ses Mémoires, Pierre-François Lacenaire, se plait à ridiculiser ceux qui ne manqueraient pas de trouver en lui « la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata.»

Cher Public,

Ta curiosité a été excitée à un si haut point par mes dernières étourderies, tu t’es mis avec tant d’ardeur à la piste de la moindre circonstance qui présentât quelque rapport avec moi, qu’il y aurait maintenant plus que de l’ingratitude de ma part à ne pas te satisfaire. Et puis, que gagnerais-je à garder le silence? il n’en faudrait pas moins que je serve de pâture à ton avidité. Je vois d’ici une nuée de phrénologues, cranologues, physiologistes, anatomistes, que sais-je ? Tous oiseaux de proie vivant de cadavres, se ruer sur le mien sans lui laisser le temps de se refroidir. J’aurais bien voulu m’éviter cette dernière corvée; mais comment faire ? je ne m’appartiens plus en ce moment; que sera-ce après ma mort ? Aussi quelle curée pour la phrénologie, quel vaste champ de conjectures! que dis-je ? la phrénologie n’en est déjà plus aux conjectures, elle s’appuie sur des données certaines; elle est enfin aussi avancée dans sa marche que la pathologie du choléra.

Mon crâne à la main, je ne doute pas que ses illustres professeurs ne te donnent les détails les plus minutieux et les plus exacts sur mes goûts, mes passions et même sur les aventures de ma vie… dont ils auront eu connaissance auparavant. Malheureusement, la science n’est pas infaillible, les phrénologues comme les autres sont sujets à des bévues et à des confusions : témoin le fait suivant qui est assez plaisant pour trouver place ici. On se souvient encore du procès de Lemoine, assassin de la domestique de madame Dupuytren, et de Gilart, accusé de complicité avec  lui. Ce dernier faisait à grand-peine des vers sans mesure ni raison; il avait même, je crois, rimé sa défense. Lemoine, excellent cuisinier de son état, avait une haute portée d’esprit; mais son éducation avait été négligée, et il n’avait jamais essayé de faire un seul vers de sa vie; moi, qui l’ai connu très particulièrement, je puis assurer qu’il en faisait même peu de cas. Il fut condamné à mort et exécuté. Les phrénologues se livrèrent à des observations profondes sur son organisation; mais leur mémoire, peu fidèle sur certains renseignements donnés, confondit Lemoine avec Gilart, dont, fort heureusement pour lui, ils n’avaient pas eu le crâne à leur disposition; et je les ai entendus, moi, en séance publique, affirmer qu’il résultait des découvertes obtenues sur le crâne de Lemoine qu’il devait avoir une forte inclination pour la poésie, découverte confirmée du reste, disaient-ils, par ses occupations poétiques pendant sa détention. Lemoine poète! Après un résultat aussi satisfaisant, qui pourra m’assurer qu’on ne découvrira pas en moi la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata ? [… ]

*

Demartini Anne-Emmanuelle,  » L’infamie comme œuvre  » L’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire, Sociétés & Représentations, 2002/1 n° 13, p. 121-136. DOI : 10.3917/sr.013.0121 .
http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=SR&ID_NUMPUBLIE=SR_013&ID_ARTICLE=SR_013_0121

Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier, « Collection historique », 2001, 430 p., ISBN 2-70-072297-3.  – Jean-Claude Farcy – Crime, histoire & société – revues.org  – http://chs.revues.org/430

 » Pierre-François Lacenaire (1803-1836) : défaire ce monde, déjà  » par Lémi – Article 11 http://www.article11.info/?Pierre-Francois-Lacenaire-1803

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