Le cœur c’est pour l’amour

Une série de portraits réalisée au « Clos Fleuri » de Donnemarie-Dontilly par le collectif Faux amis (Lucie Pastureau, Lionel Pralus, Hortense Vinet). Les photographies des résidents de la maison de retraite ont été réalisées sur une période de deux ans.

Portrait de M. Le Foll, ancien motard acrobate dans la gendarmerie par  le Collectif Faux amis .Voir aussi le studio Hans Lucas

Collectif Faux Amis –  http://fauxamis.net/

Studio Hans Lucas : http://www.hanslucas.com/hanslucas

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Mademoiselle de Plémeur

C’est en puisant dans les différents modèles chevaleresques, en se les appropriant, que l’individu chez Montherlant doit s’affirmer, se démarquer et sculpter son être. Si son action est vouée à l’échec, le « chevalier du néant » reste pour l’auteur un modèle d’élégance, à en juger par l’attention qu’il porte à l’éventail du samouraï, à la musculature de l’athlète ou aux passes du torero. La réhabilitation de l’épique passe paradoxalement par la valorisation de la défaite. C’est dans la défense de causes perdues que s’affirme finalement l’héroïsme de l’écrivain.

Marie Sorel

Mademoiselle de Plémeur, championne du « trois cents »

 Henry de MONTHERLANT

Extrait de « Les Olympiques »

Dans ce texte, Montherlant prend la défense de l’athlétisme féminin. A mentionner également deux poèmes :  » Le chant des jeunes filles à l’approche de la nuit    » et  »  A une jeune fille victorieuse dans la course de mille mètres « .

*

     J’ai rencontré dans les stades féminins quelques jeunes filles, extrêmes fleurs de ces familles de noblesse bretonne où se perpétue depuis des siècles un esprit d’indépendance et de fronde. Ces filles faisaient de l’athlétisme comme leurs frères de la politique de gauche. Elles jetaient dans ce qui était pour elles une infraction toutes les richesses, toutes les âcretés d’un vieux sang.

     Quand je connus Mademoiselle de Plémeur, elle était la gloire de son club : championne du « trois cents mètres », et imbattable alors en France sur ce parcours. D’ailleurs profondément artiste du sport, inégale, fantasque, prompte au découragement comme à la griserie, et si excentrique de manières que,  n’eût été sa valeur,   on l’eût écartée du club comme « impossible ».

     Elle avait vingt-quatre ans : c’est l’arrière saison pour une jeune fille. Ses belles formes – si longues – passaient assez inaperçues, par manque peut-être d’un certain piquant qui tient lieu de tout à nos Français ; peut-être surtout parce qu’elle s’habillait en chien savant. De visage, elle ne valait pas d’être regardée (mais qu’un visage est pauvre auprès d’un corps !). L’acte athlétique la transfigurait. Elle s’y échappait dans une humanité accomplie.

     Son frère était spahi en Afrique, après s’être fait prendre un jour dans une mauvaise histoire, quand le vieux M. de Plémeur vint sangloter chez le commissaire, qui laissa sur le banc des souteneurs cette proie à particule ; et les agents se retournaient pour ricaner : pensez donc, un vicomte ! Elle, nous savions vaguement qu’elle avait, par coup de tête, par excès d’ennui, quitté le hobereau qui noyait sous l’alcool, au fond d’un manoir crasseux près de Morlaix, l’angoisse de reconnaître peu à peu qu’on devient pauvre. Elle avait horreur du « monde » et vivait dans une petite pension, rabattant sur le domaine paternel, à ce qu’on disait, tous ceux qui se ventrent avec les maisons qui déclinent. Et parfois, quand le jeu cessait de mettre sur sa face un beau masque de ménade-vierge, j’avais cru y lire cette tristesse, croisée chaque jour dans la rue, et chaque jour avec une même pitié : « Il est possible que je ne me marie pas. »

     Me trompé-je ? Mais le sport, comme la religion, est quelquefois un dérivatif. J’ai vu des garçons et des jeunes filles comprendre la victoire de leur corps comme un moyen de se redonner confiance, de balancer quelque impuissance ou quelque échec de la vie quotidienne : timidité, déboires, humiliation sociale. Nouvelle idole et nouvelle illusion.

     Un jour, Mademoiselle de Plémeur, à la surprise de tous, se fit largement battre dans son trois cents mètres, par manque de « pointe » finale. Elle accepta la défaite avec cette loyauté sportive si méritoire dans un génie féminin. Mais, sans avoir dit au revoir à quiconque, elle cessa de venir au stade, ne donna plus de ses nouvelles, et ce fut, par hasard que nous apprîmes, après quelque temps, qu’elle était retournée à Morlaix.

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