Jadin, jeune chanteuse demi-mondaine

En 1906, à l’age de trente trois ans Colette devint une artiste de music-hall. Après s’être libérée de la contrainte de Willy son premier mari, et pour subvenir à ses besoins, elle exerça les métiers de mime et de danseuse jusqu’en 1912.

De cette carrière de pantomime, la postérité a retenu le scandale qui entoura certaines représentations comme le « Rêve d’Egypte » – étreinte sur scène avec l’ex-marquise de Belbeuf, son amante –, ou encore « La Chair » où Colette dévoilait un sein nu.

Colette

Colette dans « Le rêve d’Egypte ». Des photographies de Colette dans les albums Reutlinger : volume 53 et  volume 55

La Vagabonde, roman presque totalement autobiographique, décrit le milieu des revues parisiennes. La narratrice du roman, Renée Néré, est proche de Colette a bien des égards, et l’on retrouve dans le personnage de Brague, Georges Wague, le célèbre mime de l’Opéra de Paris dont Colette fut l’élève. Le personnage de Jadin est le prototype de la  jeune chanteuse demi-mondaine.

*

Grouille-toî ! bon Dieu, grouille-toi ! Jadin n’est pas là !

Comment, pas là ? elle est malade ?

Malade ? Oui ! en bombe !… C’est le même coup pour nous : nous passons vingt minutes plus tôt !

Brague, le mime, vient de surgir de sa cellule sur mon passage, effrayant sous son fond de teint kaki, et je cours vers ma loge, consternée a l’idée que je pourrais, pour la première fois de ma vie, être en retard…

Jadin n’est pas là ! Je me hâte, en tremblant d’énervement. C’est qu’il ne badine pas, notre public de quartier, surtout à la matinée du dimanche ! Si nous le laissons, comme dit notre régisseur-belluaire, « avoir faim » cinq minutes entre deux numéros, les hurlements, les bouts de mégots, les peaux d’oranges partiront tout seuls…

Jadin n’est pas là… Il fallait s’attendre à çà, un de ces jours.

Jadin est une petite chanteuse, si novice au concert, qu’elle n’a pas eu le temps encore d’oxygéner ses cheveux châtains ; elle n’a fait qu’un saut du boulevard extérieur sur la scène, estomaquée de gagner, en chantant, deux cent dix francs par mois. Elle a dix-huit ans. La chance (?) l’a saisie sans énagement, et ses coudes défensifs, toute sa personne têtue penchée en gargouille, semblent parer les coups d’un destin fumiste et brutal.

Elle chante en cousette et en goualeuse des rues, sans penser qu’on peut chanter autrement. Elle force ingénument son contralto râpeux et prenant, ui va si bien à sa figure jeune d’apache rose et boudeuse. Telle qu’elle est, avec sa robe trop longue, achetée n’importe où, ses cheveux châtains pas même ondulés, son épaule de biais qui a l’air de tirer encore le panier de linge, le duvet de sa lèvre tout blanc d’une poudre grossière, — le public l’adore. La directrice lui promet, pour la saison prochaine, le « lumineux » et une seconde vedette, — on verra après pour l’augmentation. Jadin, en scène, rayonne et jubile. Elle reconnaît, tous les soirs, dans le public des secondes galeries, quelque compagnon d’enfantine vadrouille et ne résiste point, pour le saluer, à couper sa rengaine sentimentale par un joyeux coup de gueule, un rire aigu d’écolière, voire une « basane » bien claquée sur la cuisse…

C’est elle qui manque aujourd’hui au programme. Dans une demi-heure, ils vont tempêter dans la salle et crier : «Jadin ! Jadin !» et taper des galoches,et sonner sur les verres avec leurs cuillers à mazagrans…

Cela devait arriver. Jadin, dit-on, n’est pas malade, et notre régisseur ronchonne :

Pensez- vous qu’elle est grippée ! Elle a tombé en travers d’un pieu ! On y met un talbin en compresse ! Sans quoi, elle aurait prévenu…

Jadin a trouvé un gourmet qui n’est pas du quartier. Il faut vivre… Elle vivait, pourtant, avec l’un, avec l’autre, avec tout le monde… Reverrai-je sa petite silhouette de gargouille, coiffée jusqu’aux sourcils d’un des calots « à la mode » qu’elle fabriquait elle-même ? Hier soir encore, elle avançait dans ma loge un museau mal poudré pour me montrer sa dernière création : une toque en lapin « genre renard blanc », trop étroite, qui rabattait de chaque côté les petites oreilles de Jadin, toutes roses…

On croirait Attila tout craché, lui disait Brague, très sérieux.

Jadin est partie… Le long couloir, foré de logettes carrées, bourdonne et ricane : il paraît que tout le monde flairait cette fugue, sauf moi… Bouty, le petit comique qui chante les Dranem, se promène devant ma loge, grimé en anthropoïde, un verre de lait à la main, et je l’entends prophétiser :

C’était couru ! Moi, j’y donnais encore cinq, six jours, peut-être un mois, à Jadin ! La patronne doit faire une gueule… Mais c’est pas encore ça qui la décidera à augmenter les artistes qui remontent une maison… Retenez ce que je vous dis ! on la reverra, Jadin : c’est une escursion, pas plus. C’est une fille qui a son genre de vie, elle saura jamais garder un miché…

*

  • Le texte en ligne : archive.org –

https://archive.org/stream/lavagabonderoman00cole#page/16/mode/2up

  • Les amis de Colette. 

La Vagabonde 
> http://www.amisdecolette.fr/la-vagabonde/

Colette sur scène
> http://www.amisdecolette.fr/colette-sur-scene/

  • Blog « Orion en aéroplane ».

Colette (presque) toute nue

> http://peccadille.net/2013/10/16/colette-presque-toute-nue/

15.360 clichés des demi-mondaines à découvrir sur Gallica, les albums Reutlinger numérisés

http://peccadille.net/2013/09/23/15-360-cliches-des-demi-mondaines-a-decouvrir-sur-gallica-les-albums-reutlinger-numerises/

Des photographies de Colette dans les albums Reutlinger : volume 53 et  volume 55

  • Le Figaro – Vendredi 4 janvier 1907.

Gallica : > http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2875918/f1.item.zoom

Scandale au Moulin-Rouge en 1907 : Colette y embrasse goulûment son amante. Par Marie-Aude Bonniel.

> http://www.lefigaro.fr/histoire/archives

  • Université du Québec – Montréal.

Démystification et réhabilitation des héroïnes de music-hall chez Colette.

> http://www.archipel.uqam.ca/2873/1/M9360.pdf

  • Persée

Danielle Haase . Colette : L’une et l’autre. In: Les Cahiers du GRIF, n°39, 1988. recluses vagabondes. pp. 55-68.

> www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1988_num_39_1_1770

  • Presses universitaires de Rennes

Julia Kristeva. De Claudine à Sido : Colette ou la chair du monde, In : Notre Colette. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2004 :

> http://books.openedition.org/pur/29598

  • Université du Maine – Le Mans.

L’Autofiction dans l’œuvre de Colette – doctorat de littérature française / Stéphanie Michineau.

> http://cyberdoc.univ-lemans.fr/theses/2007/2007LEMA3001.pdf

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