Le grand détatoueur, Albert Londres

M. Albert Londres nous parle des quels avec leurs ballots, leurs animaux divers, et nous énumère ses chiens errants, ses farouches dockers. Et c’est ensuite les arrivées et les départs des paquebots géants tout cela sentant les pays lointains, inconnus, fabuleux, que beaucoup d’entre nous ne connaîtront jamais, mais dont on peut rêver. Est-ce qu’un poète, au siècle dernier, n’a pas écrit qu’il lisait de préférence les livres de voyages où il n’est question que de pays où il était sûr de ne jamais aller ? Il faut lire ce livre au coin de son feu, ou mieux encore, au cours d’un voyage pas trop long, où les paysages entrevus à travers les portières alternent avec les descriptions parcourues. On ne peut suivre l’auteur pas à pas. Ce serait fastidieux, tandis que l’ouvrage est très amusant.

Auguste Cheylac  
Mercure de France, 15 janvier 1919

Albert Londres

Albert Londres (1884 – 1932 )

Le grand détatoueur

Le grand détatoueur

 

Un jour, j’ai essayé de vous dire toutes les races des messieurs et des dames que l’on rencontre à Marseille. Ce ne fut qu’un essai. Je m’en rends compte. J’avais entrepris là un travail dépassant mes forces, ma bonne volonté indéniable, ma compétence que j’imaginais plus vaste.

C’était vouloir collectionner des timbres-poste. Quand vous les aurez tous achetés, il en paraîtra de nouveaux.

Ainsi ai-je découvert une peuplade non encore représentée à la Société des Nations. Ses tentes sont au cœur de la ville. Si vous préférez, ayant trouvé le cœur de la ville entre les vieux quais, la Bourse et l’Opéra, les indigènes dont je vous parle se sont répandus autour de lui comme de la crème.

La race de ces individus n’est pas très pure.

Ethnologiquement, on tâtonne sur son origine.

Ces gens parlent des langues différentes et n’ont pas beaucoup de religion.

Jusqu’ici, on n’a pas remarqué qu’ils fussent anthropophages.

Ce sont les tatoués.

Un après-midi qu’il faisait soleil, je ne fus pas sans ressentir de l’étonnement lorsque je vis qu’un antitatoueur hissait son drapeau de combat en pleine forteresse des tatoués.

C’était le missionnaire prêchant les idolâtres.

Son sermon était court et imprimé.

Il l’avait affiché sur l’écorce des arbres de la cité “tatoue”. Il disait : « Tatoués, détatouez-vous. Sans repiquer, sans douleur, sans cicatrices. L’inventeur opère lui-même. Je m’appelle d’Aignan d’Aix. Je vous crie la vérité. Venez à mon temple, 49, cours Belsunce. Vos péchés, à prix réduits, vous seront remis. Malgré l’apposition de mes huiles saintes, s’il y a lieu à des retouches, je les ferai gratuitement. »

L’apôtre, comme tous les apôtres, prêchait dans le désert.

Se trouvant bien au chaud dans leurs tatouages, les tatoués passaient sans entendre le cri du détatoueur.

Et cet homme, pensais-je, mériterait déjà un autel !

C’est alors que je décidai de me rendre en personne à la maison du bienfaiteur méconnu.

L’homme qui promettait à ses frères d’effacer de leur corps des marques ineffaçables me paraissait être un nouveau messie.

Le numéro 49 du cours Belsunce était bien un hôtel, mais il était meublé.

Je gravis dignement le premier étage, et l’on me proposa tout de suite une chambre pour un moment.

Sans attendre, je fis connaître que mes intentions étaient pures et que je venais seulement voir le grand détatoueur.

On me répondit qu’il était en face, au café, avec son chien.

Il avait, me dit-on, les cheveux blancs, un habit ordinaire, mais son chien était de chasse.

Je descendis l’étroit escalier et, tout en traversant le cours, j’interrogeai le café d’en face.

Je vis tout de suite le chien de chasse, l’habit ordinaire et les blancs cheveux.

M’avançant, je saluai l’évangéliste :

— Monsieur, lui dis-je, c’est bien vous qui luttez contre une religion barbare ?…

— Contre une religion barbare ?

— Je veux parler de la secte des tatoués.

— Oui, fit-il, c’est moi qui détatoue.

Avec sa permission, je m’assis à sa table.

— Qu’avez-vous, me demanda-t-il, un oiseau, un cœur, une bague, une pensée, une ancre, des yeux, des initiales, un serpent, un Napoléon ?

— Un Napoléon ? Peut-être voulez-vous dire un louis, soit vingt francs ?

— Non, mon ami, pour un Napoléon, surtout s’il tient toute la poitrine, c’est cinq cents francs.

— Il ne s’agit pas d’un Napoléon.

— Une Marianne ? Quelle grandeur ? Dans le dos ou dans le torse ?

— Ni l’un ni l’autre, je ne fais pas de politique.

— Vous avez sans doute un cœur ?

— Évidemment.

— C’est de cinquante à deux cents francs, les cœurs, suivant la dimension.

— Mais je n’ai pas de cœur !

— C’est une pensée ?

— Non, je n’ai jamais eu de pensée. Mais si c’était un serpent ?

— Les serpents vont chercher jusqu’à mille francs. Songer qu’il y a des serpents qui prennent au cou, enroulent deux fois le buste avant d’arriver au nombril et finissent aux doigts de pieds.

— Eh bien ! je n’ai pas de serpent !

— Le refrain de L’Internationale, peut-être ? Avec ou sans musique ?

— Non.

— Je vois, c’est secret.

— Insolent !

— Monsieur, de quoi s’agit-il ?

Ayant écouté mon exposé, le magicien, les bras tendus vers moi, s’exprima de la sorte :

— Soyez béni, noble cœur. Enfin je ne mourrai pas incompris. Vous cherchiez par le monde le grand détatoueur. Alors vous êtes venu jusqu’à cet humble café pour que je vous administre la preuve de mon miracle. Merci. Vous verrez et vous croirez.

— Allons ! fis-je.

— Je suis vieux. En voulant arracher leur secret aux acides mystérieux, j’ai brûlé mes deux yeux bleus. J’ai connu de beaux espoirs et des matinées plus magnifiques encore. De huit heures à douze heures, un jour des temps anciens, j’ai lavé le corps des hommes de tant de taches honteuses que cela fit exactement quatre mille cinq cent quarante-deux francs. L’Autriche-Hongrie…

— Allons, monsieur…

— … me fit offrir officiellement et par deux fois cent mille francs de mon secret. Et cela sur la tête de mes enfants. J’ai eu la foi. J’ai trouvé. J’apporte aux hommes la délivrance. Pourquoi vendre à l’Autriche-Hongrie ce qui revient à l’humanité ? Mais vous voici ; grâce à vous le monde entier va savoir. Je continuerai, hélas ! de poursuivre ma course vers la tombe, mais du moins ce ne sera plus d’un pas désabusé.

— En attendant, monsieur, allons détatouer.

Nous nous levâmes.

Il nous manquait le tatoué.

Ce n’était pas fait pour embarasser l’homme qui tint l’Autriche-Hongrie en échec.

Il dit au garçon d’hôtel d’aller dans le quartier et de lui ramener deux tatoués.

Nous, nous attendions sur le cours Belsunce.

On vit bientôt le garçon qui revenait. Il était suivi de vingt-sept personnes des deux sexes.

Il nous dit que ce n’était pas de sa faute. Il avait seulement crié dans la rue des Fabres : « Le professeur d’Aignan demande deux sujets à détatouer pour rien. »

Il nous expliqua qu’alors il en sortit de toutes les maisons.

Ce fut à nous de choisir.

— Que préférez-vous ? Un ventre ? Un cou ? Une cuisse ? me demande le professeur.

— Je préfère l’aile.

Il emmena un homme et une femme, une cuisse et un bras. Les autres se retirèrent en l’insultant.

Ainsi la populace cracha sur Jésus qui ne voulait que son salut.

Quand on fut dans la chambre meublée, le professeur décadenassa une petite valise. Il l’ouvrit, en retira trois flacons, une spatule en bois, et dit :

— Maintenant, madame, veuillez nous montrer votre cuisse.

La dame obéit. Sur cette cuisse, deux grands yeux nous regardaient.

— C’est un travail, dit-il, qui vaudrait cent vingt francs.

Aussitôt la dame retira sa cuisse, disant qu’elle n’avait pas d’argent.

— D’Aignan n’a qu’une seule parole, fit le professeur qui, de nouveau, s’empara de la cuisse.

Et il se mit au travail.

— J’applique d’abord cet élixir de la bouteille n° 1. Ne craignez rien, madame, aucune souffrance. Permettez-moi de souffler légèrement sur votre cuisse.

— Soufflez, monsieur.

— Je laisse sécher, puis je débouche le flacon n° 2. Que contiennent ces flacons ?… Vous le voyez, du liquide. De quoi ce liquide est-il fait ? De quinze ans de recherches, de mes veilles et la perte de ma vue. Avant moi, on ne détatouait pas, on étalait, on arrachait la chair, on enfonçait la marque. Moi j’aspire le tatouage. Sentez-vous, madame, vos deux yeux monter doucement dans votre cuisse ?

— On frappe à la porte, monsieur, lui dis-je.

— Et je prends le flacon n° 3. C’est en lui qu’est l’accomplissement final du miracle. J’applique. La croûte se forme. Regardez, les deux yeux de madame sont déjà dans ma croûte. Un jour, dans dix jours, cette croûte tombera. De nouveau, ô pécheresse, vous pourrez alors marcher la tête haute ! Remettez votre culotte. L’opération est terminée.

— Entrez !

Une petite femme apparut.

— Avancez, ma fille. Eh bien ! cet « amour pour la vie » est-il parti ?

— Ce matin, dit l’enfant, en battant joyeusement des mains.

— Montrez ! Voici le bras de mademoiselle. Du poignet à l’épaule il est blanc comme du lait. Jadis, ici, je crois, était la tare.

— Je n’ai plus de honte, et je puis m’habiller sans manches. Voici ma sœur, monsieur le savant. Elle doit se marier. Je vous l’amène…

— Montrez.

Au-dessus d’un beau sein gauche, elle avait un bel Henri.

— Comment s’appelle votre fiancé ?

— Bertrand.

— Vous épouserez, mademoiselle, cet honnête homme.

Le professeur me mit un paquet de lettres sur les genoux :

— Lisez, tenez voici un colonel, un amiral, un lord anglais. Lisez, monsieur, ces cris de reconnaissance. Maintenant, je vous demande le secret.

Voici des lettres de plus fortes en plus fortes. De hautes dames me bénissent, monsieur, dans leur château !…

On redescendit sur le cours Belsunce.

— Eh ! père d’Aignan, fit un ouvrier, vous savez, le « zoiseau » que j’avais sur le gosier n’est pas revenu, et je chante quand même. Merci !

Le grand sorcier éleva son regard, m’arrêta d’un geste et dit :

— Je suis celui qui rachète, à prix réduits, les péchés des hommes.

*

Marseille, porte du Sud. Albert Londres. Le texte en ligne: Wikisource,

*

Autres tatoués

 

«  D’abord je fis un pas en arrière. C’est la nouveauté du fait qui me suffoquait. Je n’avais encore jamais vu d’homme en cage par cinquantaine. Torses nus pour la plupart (car en Guyane, s’il ne fait pas tout à fait aussi chaud qu’en enfer, il y fait, en revanche, beaucoup plus humide) tous ces torses étaient illustrés. Les « zéphirs », ceux qui proviennent des bat’-d’Af, méritaient d’être mis sous verre. L’un était tatoué de la tête aux doigts de pieds. Tout le vocabulaire de la canaille malheureuse s’étalait sur ces peaux : « Enfant de misère. » « Pas de chance. » « Ni Dieu ni maître. » « Innocents. » « Vaincu non dompté. » Et des inscriptions obscènes à se croire dans une vespasienne. Celui-là, chauve, s’était fait tatouer une perruque avec une impeccable raie au milieu. Chez un autre, c’étaient des lunettes. C’est le premier à qui je trouvai quelque chose à dire :

— Vous étiez myope ?

— Non ! louftingue.

L’un avait une espèce de grand cordon de la Légion d’honneur, sauf la couleur. Je vis aussi des signes cabalistiques. Et un homme portait un masque. Je le regardai avec effarement. On aurait dit qu’il sortait du bal. Il me regarda avec commisération et lui se demanda d’où je sortais. »

Au Bagne, Albert Londres – texte en ligne : Wikisource.

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