Frida Kahlo : Autoportrait aux cheveux coupés

Dans Autorretrato con Pelo Cortado (1940), Frida Kahlo se présente sous les traits d’un être androgyne. Réflexion féministe de l’artiste sur le genre et l’ambiguïté sexuelle, ce tableau appartient aux nombreux autoportraits qui révèlent une analyse du statut et de la condition des femmes de son époque. Cette œuvre manifeste reflète aussi la résistance de l’artiste face aux lois patriarcales du Mexique des années 1930-1950.

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À travers l’analyse d’une œuvre de Frida Kahlo, Autorretrato con Pelo Cortado (« Autoportrait aux Cheveux Coupés »), datée de 1940, nous nous proposons d’extraire la réflexion féministe de l’artiste sur le genre et l’ambiguïté sexuelle. Avec ses nombreux autoportraits, l’artiste nous a livré une fine analyse du statut et de la condition des femmes de son époque. En tant que femme artiste et femme d’artiste, Kahlo a toute sa vie cherché sa place socialement et professionnellement. Elle a mené une œuvre dichotomique et pertinente quant aux relations hommes-femmes. Son visage et son corps sont progressivement devenus les instruments de sa critique. Autorretrato con Pelo Cortado atteint un haut degré critique, l’œuvre joue sur les complexités de la personnalité de Kahlo. En cela, elle nous apparaît être une œuvre manifeste reflétant la résistance de l’artiste face aux lois patriarcales du Mexique des années 1930-1950.

>  Julie Crenn, « Ahora que Estas Pelona. Frida Kahlo : l’Ambigüité du genre », Clio. Femmes, Genre, Histoire , 36 | 2012. http://clio.revues.org/10836  ; DOI : 10.4000/clio.10836

>  Une femme peintre / Représentation de « femme », de la femme – (autoportrait) http://lewebpedagogique.com/hdalesegrais/espagnol/

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Lacenaire, vu par lui-même.

Dramatisant les conditions de leur rédaction, la situation de Lacenaire n’enveloppe pas moins ses Mémoires d’une lueur singulière. Le criminel, exacerbant la position de l’autobiographe qui tente de ressaisir une vie déjà accomplie, a commencé son autobiographie au seuil de la mort. C’est en prison qu’il écrit, face à la guillotine, à laquelle il reviendra de trancher dans le même temps le fil de la vie et de son récit. La fatale chronologie judiciaire imprime au temps de l’écriture son rythme. Attendant mais ignorant le jour de son exécution, Lacenaire s’est lancé dans une course contre le temps, véritable défi à la mort. « Écrivons donc maintenant ; écrivons sans relâche, profitons du temps qui nous reste ; qui sait même si j’aurai le temps de terminer ce que j’ai entrepris ? […] Oh mort ! […] tu as beau me fixer avec tes yeux ternes, ma plume ne s’arrêtera pas dans ma main, elle n’en ira que d’un pas plus ferme et plus agile », écrit-il le 29 décembre, alors qu’il a acquis la certitude du rejet de son pourvoi en cassation . Il accélère alors son travail d’écriture et c’est dans les dix jours précédant sa mort qu’il rédige le tiers de son texte ; il en trace les dernières lignes, en forme d’adieu à son public, le 8 janvier, à dix heures du soir, soit quelques instants avant son départ pour la prison de Bicêtre, qui laisse prévoir son exécution pour le lendemain matin.

L’infamie comme œuvre. L’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire par Anne-Emmanuelle Demartini

Lacenaire, vu par lui-même dans ses mémoires.

« Je vais essayer de me peindre ici tel que je suis sorti des mains de la nature. Par ce que je suis maintenant, on jugera de la différence que l’éducation, les circonstances et ma propre volonté ont apporté à mon caractère primitif.

« Quant au physique, j’avais un corps grêle et délicat en apparence, comme encore aujourd’hui (1835) quoique j’aie toujours été d’une constitution robuste, je crois qu’il y a bien peu de personnes plus maigres que moi ; mais, comme pour donner en démenti à cette chétive construction,je n’ai jamais été malade de ma vie. J’étais très coloré dans ma jeunesse ; je pense même, sans avoir été précisément beau garçon, que j’avais une physionomie assez remarquable. J’avais de fort beaux cheveux, quoique clair-semés. S’ils ont blanchi avant le temps ordinaire, c’est plutôt à l’étude et à une réflexion continuelle qu’il faut l’attribuer, qu’aux malheurs et aux chagrins, qui ont eu peu de prise sur mon âme, aussitôt que je l’ai voulu.

« Il semble que la nature se soit fait un jeu cruel de rassembler en moi tous les dons les plus précieux pour me faire parvenir à ce que le monde appelle le comble de l’infamie et du malheur. J’étais né avec toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur de l’individu et l’ornement de la société. Est-ce ma faute si j’ai été obligé de les fouler aux pieds moi-même ? J’avais un cœur délicat et sensible ! Porté à la reconnaissance et aux plus tendres affections, j’aurais voulu voir tout le monde heureux autour de moi. Rien ne me paraissait si doux et si digne d’envie que d’être aimé. La vue du chagrin d’autrui m’arrachait des larmes. Je me souviens, à l’âge de sept ans, d’avoir pleuré en lisant la fable des Deux Pigeons. Je devinais à cet âge, étant seul et isolé, quel sentiment c’était que l’amitié. Mon esprit vif et pénétrant eût fait de moi un homme plus brillant que solide, si les injustices dont j’ai été l’objet au sein de ma famille ne m’eussent pour ainsi dire forcé de me replier en moi-même, de chercher mes jouissances dans mon propre cœur et de me dépouiller d’une sensibilité que je dus regarder comme un présent funeste et dont la nature ne dotait que ceux dont elle avait résolu le malheur. »

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Lacenaire : ses crimes, son procès et sa mort / recueillis par Victor Cochinat. Éditions J. Laisné (Paris) – 1857: http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107881q/f18

Mémoires – Editions du Boucher : http://www.leboucher.com/pdf/lacenaire/lacenaire.pdf

Mémoires, révélations et poésies de Lacenaire, écrits par lui-même à la Conciergerie. Lacenaire, Pierre-François (1800-1836) – Éditeur : chez les marchands de nouveautés (Paris) – 1836 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8619670b/f15.item

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 « La phrénologie tomba sur un  » os » en 1836 avec Lacenaire. Le poète assassin se joua de la doctrine et de ses prosélytes comme il se joua, d’ailleurs, de la société qui le jugeait. Son procès précéda de peu le déclin de la phrénologie.»  Marc Renneville

Dans la première préface de ses Mémoires, Pierre-François Lacenaire, se plait à ridiculiser ceux qui ne manqueraient pas de trouver en lui « la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata.»

Cher Public,

Ta curiosité a été excitée à un si haut point par mes dernières étourderies, tu t’es mis avec tant d’ardeur à la piste de la moindre circonstance qui présentât quelque rapport avec moi, qu’il y aurait maintenant plus que de l’ingratitude de ma part à ne pas te satisfaire. Et puis, que gagnerais-je à garder le silence? il n’en faudrait pas moins que je serve de pâture à ton avidité. Je vois d’ici une nuée de phrénologues, cranologues, physiologistes, anatomistes, que sais-je ? Tous oiseaux de proie vivant de cadavres, se ruer sur le mien sans lui laisser le temps de se refroidir. J’aurais bien voulu m’éviter cette dernière corvée; mais comment faire ? je ne m’appartiens plus en ce moment; que sera-ce après ma mort ? Aussi quelle curée pour la phrénologie, quel vaste champ de conjectures! que dis-je ? la phrénologie n’en est déjà plus aux conjectures, elle s’appuie sur des données certaines; elle est enfin aussi avancée dans sa marche que la pathologie du choléra.

Mon crâne à la main, je ne doute pas que ses illustres professeurs ne te donnent les détails les plus minutieux et les plus exacts sur mes goûts, mes passions et même sur les aventures de ma vie… dont ils auront eu connaissance auparavant. Malheureusement, la science n’est pas infaillible, les phrénologues comme les autres sont sujets à des bévues et à des confusions : témoin le fait suivant qui est assez plaisant pour trouver place ici. On se souvient encore du procès de Lemoine, assassin de la domestique de madame Dupuytren, et de Gilart, accusé de complicité avec  lui. Ce dernier faisait à grand-peine des vers sans mesure ni raison; il avait même, je crois, rimé sa défense. Lemoine, excellent cuisinier de son état, avait une haute portée d’esprit; mais son éducation avait été négligée, et il n’avait jamais essayé de faire un seul vers de sa vie; moi, qui l’ai connu très particulièrement, je puis assurer qu’il en faisait même peu de cas. Il fut condamné à mort et exécuté. Les phrénologues se livrèrent à des observations profondes sur son organisation; mais leur mémoire, peu fidèle sur certains renseignements donnés, confondit Lemoine avec Gilart, dont, fort heureusement pour lui, ils n’avaient pas eu le crâne à leur disposition; et je les ai entendus, moi, en séance publique, affirmer qu’il résultait des découvertes obtenues sur le crâne de Lemoine qu’il devait avoir une forte inclination pour la poésie, découverte confirmée du reste, disaient-ils, par ses occupations poétiques pendant sa détention. Lemoine poète! Après un résultat aussi satisfaisant, qui pourra m’assurer qu’on ne découvrira pas en moi la bosse de la chimie culinaire et du pudding à la chipolata ? [… ]

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Demartini Anne-Emmanuelle,  » L’infamie comme œuvre  » L’autobiographie du criminel Pierre-François Lacenaire, Sociétés & Représentations, 2002/1 n° 13, p. 121-136. DOI : 10.3917/sr.013.0121 .
http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=SR&ID_NUMPUBLIE=SR_013&ID_ARTICLE=SR_013_0121

Anne-Emmanuelle Demartini, L’affaire Lacenaire, Paris, Aubier, « Collection historique », 2001, 430 p., ISBN 2-70-072297-3.  – Jean-Claude Farcy – Crime, histoire & société – revues.org  – http://chs.revues.org/430

 » Pierre-François Lacenaire (1803-1836) : défaire ce monde, déjà  » par Lémi – Article 11 http://www.article11.info/?Pierre-Francois-Lacenaire-1803

Portrait de l’artiste en Belge errant, Guy Goffette.

Portrait de l’artiste en Belge errant
Guy Goffette

« On naît sans souci, n’importe où, on n’a rien demandé. Le monde s’installe tout seul dans vos yeux, c’est un petit paradis avec de l’herbe et du ciel à ne plus savoir où donner de la tête. Libre, affamé de couleurs comme une carte muette, on grimpe sur ses jambes pour dépasser son ombre et mettre l’horizon dans son sac. C’est ainsi qu’on finit par tomber, la tête contre un mur où quelqu’un se met à crier Poètes, vos papiers ?

Que répondre quand on est né au fin fond d’un Tartane de poupée : trois frontières, trois collines et une rivière qui change de nom avant de se suicider dans la Meuse endormeuse et si chère à Péguy, que répondre ? sinon que l’on est de ce jardin entre ciel et terre qui marche vers l’océan, comme l’on est de la langue de sa mère ou de Jeanne, la Bonne Lorraine, avant elle, bien avant que l’Histoire nous mette en carafe au bout du bout d’un royaume de poche ?

Quoi ? Belge par raccroc et malgré la révolte de 1848, le drapeau noir des Virtonnais sur la mairie, le rouge sur l’église, et la petite garnison qui s’enfuit dare-dare sous la huée populaire et gagne Arlon où elle se terre depuis lors ? (Remarquons en passant que tous les manuels du royaume se sont bien gardés de rappeler cette Commune de Virton, si improvisée et si peu sanglante, il est vrai, et l’affront jamais lavé au premier roi.)

Que répondre ? sinon que naître dans une île perdue vous donne pour toujours le goût de la mer, naître sur trois frontières, à jamais le plaisir de sauter les barrières, de transgresser les interdits, les codes, les lois de papier.

Belge errant donc (Belge qui peut, comme disait Michaux), de Gaume en Limousin, par le Québec, la Roumanie, le Nord-Pas-de-Calais et les Ardennes, où Rimbaud, lui non plus, n’a pris racine. Pourvu que sur ses traces, avec les semelles de vent qu’on a dégottées Dieu sait où, dans quelle enfance, on puisse chercher encore et encore « le lieu et la formule » de vivre éperdument. »

> Les Derniers Planteurs de fumée, Collection Folio 2 € (n° 5168), Gallimard, 2010. pp. 105-106. Récits extraits du recueil Partance et autres lieux. 1996.

 

Emile Bertrand – Autoportrait symbolique

Émile Bernard (1868-1941)
Autoportrait symbolique – 1891 (détail)
Huile sur toile
H. 81 ; L. 60,5 cm. Paris, musée d’Orsay

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De 1886 à 1941, Emile Bernard peignit une série d’autoportraits reflets de l’évolution de son style et des crises profondes qu’il traversa sur le plan artistique et personnel.

Commentaire de l’œuvre, musée d’Orsay

Émile Bernard : portrait par Corinne Amarn, fondation La Poste

L’exposition  Autoportraits du musée d’Orsay  se tient jusqu’au 2 octobre au musée des beaux-arts de Quimper. Elle présente des œuvres qui abordent des  courants de la peinture contemporaine (romantisme, réalisme, impressionnisme, cloisonnisme, nabisme, naturalisme ou encore symbolisme).

Joseph Joubert : l’auteur peint par lui-même

L’auteur peint par lui-même

Joseph_JoubertJ’ai donné mes fleurs et mon fruit : je ne suis plus qu’un tronc retentissant ; mais quiconque s’assied à mon ombre et m’entend, devient plus sage.

Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j’aime la lumière ; comme lui j’y brûle ma vie ; comme lui j’ai besoin, pour déployer mes ailes, que dans la société il fasse beau autour de moi, et que mon esprit s’y sente environné et comme pénétré d’une douce température, celle de l’indulgence ; j’ai l’esprit et le caractère frileux.
L’auteur peint par lui-même

J’ai besoin que les regards de la faveur luisent sur moi. C’est de moi qu’il est vrai de dire : « Qui plaît est roi, qui ne plaît plus n’est rien. » Je vais où l’on me désire pour le moins aussi volontiers qu’où je me plais.

J’ai de la peine à quitter Paris, parce qu’il faut me séparer de mes amis, et de la peine à quitter la campagne, parce qu’il faut me séparer de moi.

J’ai la tête fort aimante.L’auteur peint par lui-même et le cœur têtu. Tout ce que j’admire m’est cher, et tout ce qui m’est cher ne peut me devenir indifférent.

Philanthropie et repentir est ma devise.

J’aime peu la prudence si elle n’est morale. J’ai mauvaise opinion du lion depuis que je sais que son pas est oblique.

Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil.

Je ne veux ni d’un esprit sans lumière, ni d’un esprit sans bandeau. Il faut savoir bravement s’aveugler pour le bonheur de la vie.

Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines, je me félicite de ce que l’épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.

Il n’y a point de bon ton sans un peu de mépris des autres. Or, il m’est impossible de mépriser un inconnu.

Les tournures propres à la confidence me sont familières, mais non pas celles qui sont propres à la familiarité.

* Je n’ai jamais appris à parler mal, à injurier et à maudire.

J’imite la colombe : souvent je jette un brin d’herbe à la fourmi qui se noie.

Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages.

S’il fallait choisir, j’aimerais mieux la mollesse qui laisse aux hommes le temps de devenir meilleurs, que la sévérité qui les rend pires, et la précipitation qui n’attend pas le repentir.

J’aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable que ceux qui dégradent la vertu.

Quand je casse les vitres, je veux qu’on soit tenté de me les payer.

La peine de la dispute en excède de bien loin l’utilité. Toute contestation rend l’esprit sourd, et quand on est sourd, je suis muet.

Je n’appelle pas raison cette raison brutale qui écrase de son poids ce qui est saint et ce qui est sacré ; cette raison maligne qui se réjouit des erreurs quand elle peut les découvrir ; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la crédulité.

* La bonté d’autrui me fait autant de plaisir que la mienne.

Mes découvertes, et chacun a les siennes, m’ont ramené aux préjugés.

Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.

J’ai passé le fleuve d’oubli.

Le chemin de la vérité ! j’y ai fait un long détour ; aussi le pays où vous vous égarez m’est bien connu.

La révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.

Mais, en effet, quel est mon art ? quel est le nom qui le distingue des autres ? quelle fin se propose-t-il ? que fait-il naître et exister ? que prétends-je et que veux-je en l’exerçant ? Est-ce d’écrire en général et de m’assurer d’être lu, seule ambition de tant de gens ? est-ce là tout ce que je veux ? ne suis-je qu’un polymathiste, ou ai-je une classe d’idées qui soit facile à assigner et dont on puisse déterminer la nature et le caractère, le mérite et l’utilité ? C’est ce qu’il faut examiner attentivement, longuement et jusqu’à ce que je le sache.

J’aurai rêvé le beau, comme ils disent qu’ils rêvent le bonheur. Mais le mien est un rêve meilleur, car la mort même et son aspect, loin d’en troubler la continuité, lui donnent plus d’étendue. Ce songe, qui se mêle à toutes les veilles, à tous les sang-froids, et qui se fortifie de toutes les réflexions, aucune absence, aucune perte ne peuvent en causer l’interruption d’une manière irréparable.

Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.

Le ciel n’a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m’a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n’ai de force que pour m’élever, et pour vertu qu’une certaine incorruptibilité.

Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.

J’ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l’abondance ; mais c’est une eau qui m’a toujours fui.

Je suis comme une harpe éolienne, qui rend quelques beaux sons, mais qui n’exécute aucun air. Aucun vent constant n’a soufflé sur moi.

 Je passe ma vie à chasser aux papillons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes, et les autres seulement pour miennes.

Comme Dédale, je me forge des ailes ; je les compose peu à peu, en y attachant une plume chaque jour.

Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n’aperçoit rien, mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je…, qu’un atome dans un rayon ?

Mes effluvions sont les rêves d’une ombre.

Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l’air jeune, même quand il est vieux.

Je rends grâce au ciel de ce qu’il a fait de mon esprit une chose légère, et qui est propre à s’élever en haut.

Madame Victorine De Châtenay disait de moi que j’avais l’air d’une âme qui a rencontré par hasard un corps, et qui s’en tire comme elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.

J’aime, comme l’alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.

Dans mes habitations, je veux qu’il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre. Mon nid sera d’oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.

Oh ! qu’il est difficile d’être à la fois ingénieux et sensé ! J’ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j’ai supporté les tourments d’une fécondité qui ne peut pas se faire jour.

* Il faut à mon esprit des entraves, comme aux pieds de ce Léger du conte des Fées, quand il voulait atteindre.

Je n’aime la philosophie, et surtout la métaphysique, ni quadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chantante.

Vous allez à la vérité par la poésie, et j’arrive à la poésie par la vérité.

On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c’est ce qui m’est arrivé.

J’aime peu de tableaux, peu d’opéras, peu de statues, peu de poëmes, et cependant j’aime beaucoup les arts.

 Ah ! si je pouvais m’exprimer par la musique, par la danse, par la peinture, comme je m’exprime par la parole, combien j’aurais d’idées que je n’ai pas, et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus !

Tout ce qui me paraît faux n’existe pas pour moi. C’est pour mon esprit du néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter, si ce n’est en l’assimilant à quelque chose d’existant, et en raisonnant par quelque voie de comparaison.

Les clartés ordinaires ne me suffisent plus quand le sens des mots n’est pas aussi clair que leur son, c’est-à-dire quand ils n’offrent pas à ma pensée des objets aussi transparents par eux-mêmes que les termes qui les dénomment.

J’ai fort étroite cette partie de la tête destinée à recevoir les choses qui ne sont pas claires.

Pourquoi me fatigué-je tant à parler ? C’est que, lorsque je parle, une partie de mes fibres se met en exercice, tandis que l’autre demeure dans l’affaissement ; celle qui agit supporte seule le poids de l’action, dont elle est bientôt accablée ; il y a en même temps distribution inégale de forces et inégale distribution d’activité. De là, fatigue totale, lorsque ce qui était fort est fatigué ; car alors la faiblesse est partout.

Quand je luis… je me consume.

Je ne puis faire bien qu’avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l’instrument. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a de la faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la raison, dans le trop peu de franche bonne volonté.

J’ai trop de cervelle pour ma tête ; elle ne peut pas jouer à l’aise dans son étui.

J’ai beaucoup de formes d’idées, mais trop peu de formes de phrases.

En toutes choses, il me semble que les idées intermédiaires me manquent, ou m’ennuient trop.

J’ai voulu me passer des mots et les ai dédaignés : les mots se vengent par la difficulté.

S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi.

De certaines parties naissent naturellement trop finies en moi pour que je puisse me dispenser de finir de même tout ce qui doit les accompagner. Je sais trop ce que je vais dire, avant d’écrire.

L’attention est soutenue, dans les vers, par l’amusement de l’oreille. La prose n’a pas ce secours ; pourrait-elle l’avoir ? J’essaie ; mais je crois que non.

Je voudrais tirer tous mes effets du sens des mots, comme vous les tirez de leur son ; de leur choix, comme vous de leur multitude ; de leur isolement lui-même, comme vous de leurs harmonies ; désirant pourtant aussi qu’il y ait entre eux de l’harmonie, mais une harmonie de nature et de convenance, non d’industrie, de pur mélange ou d’enchaînement.

Ignorants, qui ne connaissez que vos clavecins ou vos orgues, et pour qui les applaudissements sont nécessaires, comme un accompagnement sans lequel vos accords seraient incomplets, je ne puis pas vous imiter. Je joue de la lyre antique, non de celle de Timothée, mais de la lyre à trois ou à cinq cordes, de la lyre d’Orphée, cette lyre qui cause autant de plaisir à celui qui la tient qu’à ceux qui le regardent, car il est contenu dans son air, il est forcé à s’écouter ; il s’entend, il se juge, il se charme lui-même.

On dira que je parle avec subtilité. C’est quelquefois le seul moyen de pénétration que l’esprit ait en son pouvoir, soit par la nature de la vérité où il veut atteindre, soit par celle des opinions ou des ignorances au travers desquelles il est réduit à s’ouvrir péniblement une issue.

J’aime à voir deux vérités à la fois. Toute bonne comparaison donne à l’esprit cet avantage.

J’ai toujours une image à rendre, une image et une pensée, deux choses pour une et double travail pour moi.

Ce n’est pas ma phrase que je polis, mais mon idée. Je m’arrête jusqu’à ce que la goutte de lumière dont j’ai besoin soit formée et tombe de ma plume.

Je voudrais monnayer la sagesse, c’est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent !

Je voudrais faire passer le sens exquis dans le sens commun, ou rendre commun le sens exquis.

J’avais besoin de l’âge pour apprendre ce que je voulais savoir, et j’aurais besoin de la jeunesse pour bien dire ce que je sais.

Le ciel n’avait donné de la force à mon esprit que pour un temps, et ce temps est passé.

Les hommes sont comptables de leurs actions ; mais moi, c’est de mes pensées que j’aurai à rendre compte. Elles ne servent pas seulement de fondement à mon ouvrage, mais à ma vie.

Mes idées ! C’est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir.

Le ver à soie file ses coques, et je file les miennes ; mais on ne les dévidera pas. Comme il plaira à Dieu !

*

> Pensées, essais et maximes, Joseph Joubert. Édition de 1850 (2e édition)
url : http://fr.wikisource.org/wiki/Pensées,_essais_et_maximes_(Joubert)

> Brouillon, autopacte Philippe Lejeune : quatre exemples, datant des dernières décennies du XVIIIe siècle : les chantiers (fiches, carnets, journaux) de Georges-Louis Le Sage (1724- 1803), Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), Joseph Joubert (1754-1824), et Pierre-Hyacinthe Azaïs (1766-1845).
url : http://www.autopacte.org/26Brouillon.pdf

Autoportrait (à l’étranger) – Jean-Philippe Toussaint

Consciemment, je suis très intéressé par l’autoportrait. C’est clairement vers ça que je vais, c’est ça qui m’intéresse. Disons que je me pose moins la question de la modernité, de l’avant-garde, en termes formels, et je me pose beaucoup plus la question d’interroger concrètement la littérature à travers l’autoportrait.

L’autoportrait aussi tel qu’il est considéré en peinture. Par exemple, quand Rembrandt fait des autoportraits, il parle de la peinture bien davantage que de lui-même. Certes, il se prend lui-même comme sujet d’étude, mais c’est toujours la peinture qu’il interroge, à la peinture qu’il s’ouvre.

C’est comme ça que je conçois les choses : c’est à travers l’autoportrait que j’interroge la littérature. C’est au centre de ce que je fais en ce moment. 

Jean-Philippe Toussaint, propos recueillis par Ingrid Aldenhoff.

Extrait

TOKYO,  PREMIÈRES IMPRESSIONS

On arrive à Tokyo comme à Bastia, par le ciel, l’avion amorce un long virage au­ dessus de la baie et prend l’axe de la piste pour atterrir. Vu de haut, à quatre mille pieds d’altitude, il n’y a pas beaucoup de différence entre le Pacifique et la Méditerranée.

Christian Pietrantoni, d’ailleurs, un ami corse de Madeleine — j’appellerai Madeleine Madeleine dans ces pages, pour m’y retrouver —, ne s’est pas fait attendre pour se manifester afin de me fixer un rendez-vous dans un café de Tokyo pour me donner les dernières nouvelles du village. Dès le lendemain du jour de mon arrivée au Japon, me laissant à peine le temps de défaire mes valises, il m’a téléphoné dans ma chambre d’hôtel, tandis que, en chemise blanche et petit gilet bleu d’instituteur à la retraite (le cadeau de nouvel an de mes parents), j’étais en train de feuilleter un magazine sportif en chaussettes sur mon lit, attendant la visite imminente d’un journaliste qui devait m’interviewer. A peine plus loin dans la chambre d’hôtel, assis à la table ronde, se tenait M. Hirotani, de la maison d’édition Shueisha, qui me servait depuis le début de mon séjour, en relais avec Mme Funabiki, d’accompagnateur et de confident, de guide et de garde du corps, et que j’apercevais du coin de l’oeil dans mon champ de vision, en parfait costume cravate, le visage grave et appliqué, occupé à disposer dans un vase un bouquet de fleurs que l’on m’avait offert. Il était aux prises avec cinq fleurs mauves et blanches (les couleurs d’Anderlecht, je ne sais pas si c’était voulu), dont il modifiait sans cesse la position pour composer un bouquet harmonieux, reprenant régulièrement le tout à zéro, avec patience et méthode, modifiant ici la position d’une fleur, là, la position d’une autre, davantage, me semblait-il, comme un truand dans un film de Godard que comme un adepte de l’arrangement floral japonais.

> Les Editions de Minuit 

> « L’humour dans l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint », par Jacques Poirier, mémoire de maîtrise.  

Quimper : « autoportraits du musée d’Orsay »

L’exposition  Autoportraits du musée d’Orsay  se tient jusqu’au 2 octobre au musée des beaux-arts de Quimper. Elle présente des œuvres qui abordent des  courants de la peinture contemporaine (romantisme, réalisme, impressionnisme, cloisonnisme, nabisme, naturalisme ou encore symbolisme).

La question de l’autoportrait

 » Exercice d’introspection, l’autoportrait met en jeu depuis la Renaissance la vision de l’artiste par lui-même. Au-delà de sa propre image et de l’utilisation de son visage comme modèle premier, le peintre s’interroge sur son art et sa place dans la société.
Au XIXe siècle, période de bouleversements esthétiques et de rejet de l’académisme, l’autoportrait fait parfois office de manifeste et permet de revendiquer une manière de peindre ou un positionnement à l’égard de la tradition. Certains peintres comme Courbet mettent en avant l’image de l’artiste dans son atelier et affirment par ce biais la reconnaissance de leurs œuvres. D’autres, comme Carpeaux, Redon, Gauguin ou Cézanne mêlent subtilement quête picturale et observation psychologique.
La seconde moitié du XIXe siècle est marquée par l’essor des sciences humaines et la découverte progressive de la psychologie : à des jeux de mise en scène, succèdent de véritables introspections. Leur profondeur trouve un aboutissement dans des démarches comme celle de Van Gogh qui livre à travers les représentations successives de lui-même un véritable récit autobiographique. Au-delà de la dimension sociale déterminante pour le réalisme, une plus grande subjectivité se fait jour, questionnant l’ambiguïté ente le « je » de l’artiste se livrant à l’exercice de l’autoportrait et sa personnalité propre. » (extrait du Journal de l’exposition)

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> Présentation de l’exposition au musée de Quimper.

> Le dépliant de l’exposition : la programmation (pdf)

> Le dépliant du contenu de visite de l’exposition (pdf)

Catalogue d’exposition: Autoportraits. Chefs d’œuvre de la collection du musée d’Orsay
Musée d’Orsay / Flammarion – 25 €