Portrait de M. le prince de Tarente

En France, la mode éphémère du portrait mondain atteint son apogée en 1659, date de la parution de la Galerie des portraits de Mademoiselle de Montpensier. Cette mode devient un véritablement divertissement de société et les règles du genre sont fixées :  énumération des traits physiques jointe à une description des traits moraux.

Dans La mode du portrait littéraire en France (1641-1681), Jacqueline Lantier souligne que :  » Même si l’on juge sévèrement les portraits de 1659, on est  bien obligé de reconnaître qu’ils ont joué un rôle important dans l’histoire de la littérature, en provoquant de vives réactions de la part des écrivains de talent. Scarron, Tallemant des Réaux, Charles Sorel ont critiqué les portraitistes à la mode, mais n’ont manifesté à leur égard aucune hostilité, de la curiosité plutôt, avec une pointe tantôt d’amusement, tantôt d’agacement, sans plus. »

Galerie des portraits de Mademoiselle de Montpensier, recueil des portraits et éloges en vers et en prose. Les seigneurs et dames les plus illustres de France la plupart composés par eux-mêmes dédiés à son Altesse royale à Mademoiselle. Nouvelle édition avec des notes de M. Édouard de Barthélémy. Libraire académique Didier et Cie, 1860.

Portrait de M. le prince de Tarente,
fait par lui-même en novembre 1657.

Je suis si persuadé que personne ne me connaît si bien que moi-même, que quand mon portrait ne paraîtrait ressemblant à tous ceux qui le verront, je ne puis m’empêcher de m’en juger un très-fidèle peintre, et de croire que j’ai la tête bien proportionnée, couverte de cheveux blonds en bon nombre, tirant sur le cendré, ni frisés, ni fort plats ; les sourcils et la barbe de même couleur, les premiers un peu trop larges ; mon visage est ovale, ni fort gras ni fort maigre ; le teint ni pâle ni haut en couleur ; le front et le nez raisonnables ; les yeux bleus, petits, peu fendus et brillants ; la bouche trop grande, le menton fourchu et double, les dents petites, ni noires ni blanches.

Ma taille est fort droite et assez libre ; elle n’est pas des plus grandes, elle est de celles qu’on appelle les riches ; j’ai la main, la jambe et le pied bien faits ; la main blanche et trop grosse, la jambe telle qu’elle doit être, et le pied si sensible, que je ne saurais me bien chausser sans beaucoup souffrir.

Je ne m’ajuste que rarement : le plaisir que d’autres y prennent m’est une fatigue étrange, et j’estime que le temps qu’on y donne est mal employé.

Le geste me donne un air qui me sied fort bien; mais cela n’arrive pas souvent, car naturellement je suis rêveur, chagrin et distrait, dans les choses indifférentes.

Ma complexion est robuste, et je souffre toutes sortes de fatigues sans peine.

J’aime tous les exercices du corps, et y aurais eu grande disposition, sans un accident qui m’a rendu incapable presque de tout.

Je n’aurais pas été moins propre à ceux de l’esprit, si la vie errante que j’ai menée ne m’avait dérobé le loisir de m’y appliquer.

J’ai eu une mémoire prodigieuse, et il m’en reste très peu ; je veux espérer que le jugement a pris la place de ce que j’en ai perdu : j’en ai néanmoins suffisamment conservé pour apprendre les langues dont j’ai eu besoin, mais non pas assez pour les retenir toutes.

Je ne suis pas ignorant dans les fortifications et dans la carte.

J’aime la lecture, sans y avoir le dernier attachement, surtout celle de l’histoire.

J’écris plus facilement que je ne parle; mon style est succinct et net ; ma parole brusque et décisive.

Je cherche plus le divertissement pour le plaisir d’autrui que pour le mien particulier. J’ai assez de force sur moi, pour ne m’ennuyer en aucun lieu.

Mon tempérament est chaud et bilieux, mais la raison le corrige et l’assaisonne de flegmes.

Mon humeur est des plus égales, et nullement emportée ; mon abord froid me fait paraître glorieux, bien que je ne le sois pas en effet.

Je suis incapable de fausse gloire, et je trouve que ceux qui s’y abandonnent en font, sans y penser, leur capital.

Je n’ai pas moins d’ambition que ceux qui m’ont devancé; mais je la règle de sorte qu’elle ne se découvre que lorsqu’il y a lieu de la pousser.

J’ai du cœur pour faire toutes les choses que l’honneur me dictera.

Je n’estime pas ceux qui croient établir leur réputation par de fréquents procédés , j’estime qu’ils se méfient d’eux-mêmes, et que lorsqu’on se sent incapable de faiblesse, on mérite davantage d’éviter une querelle sans qu’il y aille du sien, que de la pousser à bout.

Je suis ennemi du mensonge à un point que je ne le souffre pas même dans les bagatelles.

J’ai répugnance à flatter et à être flatté, ce qui l’augmente est que la flatterie est toujours accompagnée de mensonge.

J’abhorre la méfiance, et je ne crois pas légèrement le mal qu’on me dit de mon prochain, particulièrement aux dépens des femmes.

Je ne suis pas avare, et si je passe pour moins libéral que je ne le suis en effet, c’est à ma mauvaise fortune qu’on s’en doit prendre, et non à mon inclination.

Je condamne la paresse, et je ne remets pas au lendemain les choses que je puis faire par avance.

Je suis timide au dernier point, et ne puis me résoudre de rien demander pour moi, non pas même à mes plus proches.

Je suis ami de l’équité, et en ce qui dépend de moi je la rends sans avoir égard à l’inégalité des personnes.

Je souffre impatiemment l’oppression, et j’aime passionnément la liberté.

Je suis ennemi de la contrainte et des égards; je cherche autant que je puis la commodité dans la vie.

Je n’ai nul penchant à la cruauté, ni même à châtier sévèrement ; et si je suis contraint à forcer mon naturel, c’est dans une nécessité pressante.

Je suis trop indulgent à mes domestiques, et j’en tolère les défauts, pourvu qu’ils ne procèdent pas de manque d’affection.

Je suis naturellement bienfaisant, et si je ne le témoigne pas en toutes rencontres, c’est que j’ai expérimenté qu’en obligeant trop indifféremment, on devient enfin inutile à ceux qu’on affectionne le plus.

Je suis fidèle à mes amis autant qu’on le peut être ; je suis sur cela à l’épreuve de tout intérêt ; j’aime mieux les servir de ce qui m’appartient, que d’en avoir l’obligation à autrui.

Je suis ferme et effectif en mes paroles et dans mes engagements, et bien loin d’imiter ceux qui ne le sont pas, en ce qu’ils donnent beaucoup en apparence pour le déguiser, je néglige l’accessoire pour me donner tout entier au principal.

Je suis extrêmement franc à ceux qui le sont ; mais, comme il y en a peu, je parois réservé à beaucoup.

Je suis difficile à tromper par ceux qui m’ont déjà trompé ; les précautions que je cherche pour m’en garantir passent souvent pour un excès de méfiance.

Je ne reviens pas aisément lorsqu’on m’a offensé de propos délibéré.

Je suis si peu prompt que je n’ai pas de peine à retenir mon ressentiment tout autant qu’il faut pour examiner s’il est juste.

Je ne me laisse pas abattre à l’adversité, quelque violente et de durée qu’elle soit, et je me sens un fond de patience inépuisable.

Je ne puis parler par expérience de la prospérité, car jusqu’à cette heure je ne l’ai pas éprouvée ; mais comme je me sens. je répondrais bien que je ne l’achèterais jamais par de mauvais moyens, bien que praticables à la plus grande partie du monde, et que lorsqu’elle m’arrivera j’en jouirai avec modération, et sans donner sujet à mes amis de se plaindre du changement que la bonne fortune a accoutumé de produire.

Je suis ferme et bien instruit en ma religion, et incapable d’en changer pourquoi que ce soit; mais je n’ai pas toute la piété nécessaire à un bon chrétien.

Enfin, mon portrait est de ceux qui ne reviennent pas en gros, mais qui plaisent à la plupart, quand on les considère en détail.

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Henri-Charles, fils du duc Henri de la Trémouille et de Marie de la Tour de Bouillon; il fut général de la cavalerie en Hollande, et mourut avant son père, à Paris le 14 septembre 1672, ayant abjuré la religion prétendue réformée le 3 septembre 1670. Il avait fait ses premières armes en Hollande sous le prince d’Orange, son grand-oncle, se signala dans le parti de la Fronde contre Mazarin, fut arrêté et emprisonné à Amiens, puis exilé en Poitou, d’où il retourna servir en Hollande. Il a laissé des Mémoires publiés par Griffet à Liège, en 1767.

Henry-Charles de la Trémoïlle

Portrait de Henry-Charles de la Trémoïlle, dit « Prince Rupert », par Joseph Michael Wright -1656 – Source : alienor.org

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Gallica : Édition 1659 – Recueil des portraits et éloges en vers et en prose , dédié à Son Altesse royalle Mademoiselle [par Mademoiselle de Montpensier et sa cour] –  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1184789

Archive.org :  Édition 1860 – La galerie des portraits de mademoiselle de Montpensier : recueil des portraits et loges en vers et en prose de seigneurs et dames les plus illustres de France, la plupart composés par eux-mêmes, dédiés à son altesse royale Mademoiselle. https://archive.org/details/lagaleriedesport00bart

Persée : Lafond J.-D. Les techniques du portrait dans le « Recueil des Portraits et Éloges » de 1659. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 1966, n°18. pp. 139-148.
http://www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1966_num_18_1_2311
DOI : 10.3406/caief.1966.2311
www.persee.fr/doc/caief_0571-5865_1966_num_18_1_2311

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Franz Xaver Messerschmidt, l’art de la grimace

Poursuivant la tradition de  » l’expression des passions « , les sculptures de Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) constituent une galerie de têtes de caractère aux visages tordus et grimaçants avec excès.

Franz Xaver Messerschmidt

> Les bustes grimaçants de douleur de Franz Xaver Messerschmidt – Site : La boite verte

> Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) – Paris, Musée du Louvre du 28 janvier au 25 avril 2011 – Site  : La Tribune de l’art

L’Artiste tel qu’il s’est imaginé en train de rire

Affiche représentant les Têtes de Caractère (source : « Têtes de caractère », de Franz Xaver Messerschmidt : la beauté du laid )