Autoportrait (à l’étranger) – Jean-Philippe Toussaint

Consciemment, je suis très intéressé par l’autoportrait. C’est clairement vers ça que je vais, c’est ça qui m’intéresse. Disons que je me pose moins la question de la modernité, de l’avant-garde, en termes formels, et je me pose beaucoup plus la question d’interroger concrètement la littérature à travers l’autoportrait.

L’autoportrait aussi tel qu’il est considéré en peinture. Par exemple, quand Rembrandt fait des autoportraits, il parle de la peinture bien davantage que de lui-même. Certes, il se prend lui-même comme sujet d’étude, mais c’est toujours la peinture qu’il interroge, à la peinture qu’il s’ouvre.

C’est comme ça que je conçois les choses : c’est à travers l’autoportrait que j’interroge la littérature. C’est au centre de ce que je fais en ce moment. 

Jean-Philippe Toussaint, propos recueillis par Ingrid Aldenhoff.

Extrait

TOKYO,  PREMIÈRES IMPRESSIONS

On arrive à Tokyo comme à Bastia, par le ciel, l’avion amorce un long virage au­ dessus de la baie et prend l’axe de la piste pour atterrir. Vu de haut, à quatre mille pieds d’altitude, il n’y a pas beaucoup de différence entre le Pacifique et la Méditerranée.

Christian Pietrantoni, d’ailleurs, un ami corse de Madeleine — j’appellerai Madeleine Madeleine dans ces pages, pour m’y retrouver —, ne s’est pas fait attendre pour se manifester afin de me fixer un rendez-vous dans un café de Tokyo pour me donner les dernières nouvelles du village. Dès le lendemain du jour de mon arrivée au Japon, me laissant à peine le temps de défaire mes valises, il m’a téléphoné dans ma chambre d’hôtel, tandis que, en chemise blanche et petit gilet bleu d’instituteur à la retraite (le cadeau de nouvel an de mes parents), j’étais en train de feuilleter un magazine sportif en chaussettes sur mon lit, attendant la visite imminente d’un journaliste qui devait m’interviewer. A peine plus loin dans la chambre d’hôtel, assis à la table ronde, se tenait M. Hirotani, de la maison d’édition Shueisha, qui me servait depuis le début de mon séjour, en relais avec Mme Funabiki, d’accompagnateur et de confident, de guide et de garde du corps, et que j’apercevais du coin de l’oeil dans mon champ de vision, en parfait costume cravate, le visage grave et appliqué, occupé à disposer dans un vase un bouquet de fleurs que l’on m’avait offert. Il était aux prises avec cinq fleurs mauves et blanches (les couleurs d’Anderlecht, je ne sais pas si c’était voulu), dont il modifiait sans cesse la position pour composer un bouquet harmonieux, reprenant régulièrement le tout à zéro, avec patience et méthode, modifiant ici la position d’une fleur, là, la position d’une autre, davantage, me semblait-il, comme un truand dans un film de Godard que comme un adepte de l’arrangement floral japonais.

> Les Editions de Minuit 

> « L’humour dans l’œuvre de Jean-Philippe Toussaint », par Jacques Poirier, mémoire de maîtrise.  

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