Balzac, sous les traits d’un de ses personnages

Honoré de Balzac
Sous les traits d’Albert  Savarus

— A-t-il donc quelque chose d’extraordinaire, demanda madame de Chavoncourt.

— Oui, répondit le vicaire-général.

— Eh ! bien, expliquez-nous cela, dit madame de Watteville.

— La première fois que je le vis, dit l’abbé de Grancey, il me reçut dans la première pièce après l’antichambre (l’ancien salon du bonhomme Galard),   qu’il   a   fait   peindre   en   vieux   chêne,   et   que   j’ai   trouvée entièrement tapissée de livres de droit contenus dans des bibliothèques également peintes en vieux bois. Cette peinture et les livres sont tout le luxe, car le mobilier consiste en un bureau de vieux bois sculpté, six vieux fauteuils en tapisserie, aux fenêtres des rideaux couleur carmélite bordés
de vert, et un tapis vert sur le plancher. Le poêle de l’antichambre chauffe aussi cette bibliothèque. En l’attendant là, je ne me figurais point mon avocat sous des traits jeunes. Ce singulier cadre est vraiment en harmonie avec la figure, car monsieur Savaron est venu en robe de chambre de mérinos noir, serrée par une ceinture en corde rouge, des pantoufles rouges, un gilet de flanelle rouge, une calotte rouge.

— La livrée du diable ! s’écria madame de Watteville.

— Oui, dit l’abbé;   mais   une   tête   superbe :   cheveux   noirs,   mélangés   déjà   de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et les   saint   Paul   de   nos   tableaux,   à   boucles   touffues   et   luisantes,   des cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comme celui d’une femme, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu, puis les joues creusées, marquées de deux rides longues pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un petit menton mince et trop court ; la patte d’oie aux tempes, les yeux caves, roulant sous des arcades sourcilières comme deux globes ardents ; mais, malgré
tous   ces   indices   de   passions   violentes,   un   air   calme,   profondément résigné, la voix d’une douceur pénétrante, et qui m’a surpris au Palais par sa   facilité,   la   vraie   voix   de   l’orateur   tantôt   pure   et   rusée,   tantôt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se pliant au sarcasme et devenant alors incisive. Monsieur Albert Savaron est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfin il a des mains de prélat. La seconde fois que je suis allé  chez  lui,  il  m’a  reçu  dans  sa  chambre  qui  est  contiguë  à  cette bibliothèque, et a souri de mon étonnement quand j’y ai vu une méchante commode, un mauvais  tapis,  un  lit de collégien  et aux fenêtres  des rideaux de calicot. Il sortait de son cabinet où personne ne pénètre, m’a dit Jérôme qui n’y entre pas et qui s’est contenté de frapper à la porte. Monsieur Savaron a fermé lui-même cette porte à clef devant moi. La troisième fois, il déjeunait dans sa bibliothèque de la manière la plus frugale ; mais cette fois, comme il avait passé la nuit à examiner nos pièces, que j’étais avec notre avoué, que nous devions rester longtemps ensemble   et   que   le   cher   monsieur Girardet est   verbeux,  j’ai  pu  me permettre   d’étudier   cet   étranger.   Certes, ce n’est pas un homme ordinaire. Il y a plus d’un secret derrière ce masque à la fois terrible et doux,   patient   et   impatient,   plein   et creusé.   Je l’ai   trouvé   voûté légèrement, comme tous les hommes qui ont quelque chose de lourd à porter.

Scènes de la vie privée. Albert Savarus.

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« Dans ce portrait, d’ailleurs très fidèle, Balzac s’idéalise un peu pour les besoins du roman, et se retire quelques kilogrammes d’embonpoint, licence bien permise à un héros aimé de la duchesse d’Argaiolo et de mademoiselle Philomène de Watteville. — Ce roman d’Albert Savarus un des moins connus et des moins cités de Balzac, contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes de vie et de travail; on pourrait même y voir, s’il était permis de soulever ces voiles, des confidences d’un autre genre. » Théophile Gautier.

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Source : Publication en mode texte de la première édition de La Comédie humaine (dite édition Furne, 1842-1855), paginée et encodée – Groupe International de Recherches Balzaciennes, la Maison de Balzac (musée de la Ville de Paris) et le groupe ARTFL de l’Université de Chicago. http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/presentation.htm

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Duc de Cataneo, par Balzac

Massimila Doni,
Etudes philosophiques de La Comédie humaine

Honoré de Balzac

Le prince aperçut un de ces personnages à qui personne ne veut croire dès qu’on les fait passer de l’état réel nous les admirons, à l’état fantastique d’une description plus ou moins littéraire. Comme celui des Napolitains, l’habillement de l’inconnu comportait cinq couleurs, si l’on veut admettre le noir du chapeau comme une couleur : le pantalon était olive, le gilet rouge étincelait de boutons dorés, l’habit tirait au vert et le linge arrivait au jaune. Cet homme semblait avoir pris à tâche de justifier le Napolitain que Gerolamo met toujours en scène sur son théâtre de marionnettes. Les yeux semblaient être de verre. Le nez en as de trèfle saillait horriblement. Le nez couvrait d’ailleurs avec pudeur un trou qu’il serait injurieux pour l’homme de nommer une bouche, et se montraient trois ou quatre défenses blanches douées de mouvement, qui se plaçaient d’ellesmêmes les unes entre les autres. Les oreilles fléchissaient sous leur propre poids, et donnaient à cet homme une bizarre ressemblance avec un chien. Le teint, soupçonné de contenir plusieurs métaux infusés dans le sang par l’ordonnance de quelque Hippocrate, était poussé au noir. Le front pointu, mal caché par des cheveux plats, rares, et qui tombaient comme des filaments de verre soufflé, couronnait par des rugosités rougeâtres une face grimaude. Enfin, quoique maigre et de taille ordinaire, ce monsieur avait les bras longs et les épaules larges ; malgré ces horreurs, et quoique vous lui eussiez donné soixantedix ans, il ne manquait pas d’une certaine majesté cyclopéenne ; il possédait des manières aristocratiques et dans le regard la sécurité du riche. Pour quiconque aurait eu le cœur assez ferme pour l’observer, son histoire était écrite par les passions dans ce noble argile devenu boueux. Vous eussiez deviné le grand seigneur, qui, riche dès sa jeunesse, avait vendu son corps à la Débauche pour en obtenir des plaisirs excessifs. La Débauche avait détruit la créature humaine et s’en était fait une autre à son usage. Des milliers de bouteilles avaient passé sous les arches empourprées de ce nez grotesque, en laissant leur lie sur les lèvres. De longues et fatigantes digestions avaient emporté les dents. Les yeux avaient pâli à la lumière des tables de jeu. Le sang s’était chargé de principes impurs qui avaient altéré le système nerveux. Le jeu des forces digestives avait absorbé l’intelligence. Enfin, l’amour avait dissipé la brillante chevelure du jeune homme. En héritier avide, chaque vice avait marqué sa part du cadavre encore vivant. Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie supérieure : elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs, comme était ce duc près de cette rose d’amour.

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> Site archive.org  https://archive.org/details/lenfantmauditgam00balzuoft

> Massimilla Doni, par Gabrielle Chamarat :
URL : http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/notices/massimila_doni.htm

Didier Béatrice, « Le temps de la musique : trois nouvelles de Balzac », L’Année balzacienne 1/2007 (n°8) , p. 49-58
URL : www.cairn.info/revue-l-annee-balzacienne-2007-1-page-49.htm.
DOI : 10.3917/balz.008.0049.

 

Maxime de Trailles, par Balzac

Honoré de Balzac – La Comédie humaine

Scènes de la vie politique, le député d’Arcis (VIII)

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Le comte, quoique d’une taille assez élevée et d’une constitution sèche, avait pris un peu de ventre, mais il le contenait au majestueux, suivant l’expression de Brillât-Savarin. Ses habits étaient d’ailleurs si bien faits, qu’il conservait, dans toute sa personne, un air de jeunesse, quelque chose de leste, de découplé, dû sans doute à ses exercices soutenus, à l’habitude de faire des armes, de monter à cheval et de chasser. Maxime possédait toutes les grâces et les noblesses physiques de l’aristocratie, encore rehaussées par sa tenue supérieure. Son visage, long et bourbonien, était encadré par des favoris, par un collier de barbe soigneusement frisés, élégamment coupés, et noirs comme du jais. Cette couleur, pareille à celle de sa chevelure abondante, s’obtenait par un cosmétique indien fort cher, en usage dans la Perse, et sur lequel Maxime gardait le secret. Il trompait ainsi les regards les plus exercés sur le blanc qui, depuis longtemps, avait envahi ses cheveux. Le propre de cette teinture, dont se servent les Persans pour leur barbe, est de ne pas rendre les traits durs; elle peut se nuancer par le plus ou le moins d’indigo, et s’harmonise alors avec la couleur de la peau. C’était sans doute cette opération que madame Mollet avait vu faire; mais on continue encore, par certaines soirées, la plaisanterie de se demander ce que madame Mollet a vu. Maxime avait un très-beau front, les yeux bleus, un nez grec, une bouche agréable et le menton bien coupé ; mais le tour de ses yeux était cerné par de nombreuses lignes fines comme si elles eussent été tracées avec un rasoir, et au point de n’être plus vues à une certaine distance. Ses tempes portaient des traces semblables. Le visage était aussi passablement rayé. Les yeux, comme ceux des joueurs qui ont passé des nuits innombrables, étaient couverts comme d’un glacis ; mais, quoique affaibli, le regard n’en était que plus terrible, il épouvantait : on sentait là-dessous une chaleur couvée, une lave de passion mal éteinte. Cette bouche, autrefois si fraîche et si rouge, avait également des teintes froides; elle n’était plus droite, elle fléchissait sur la droite. Cette sinuosité semblait indiquer le mensonge. Le vice avait tordu ces lèvres; mais les dents étaient encore belles et blanches. Ces flétrissures disparaissaient dans l’ensemble de la physionomie et de la personne. Les formes étaient toujours si séduisantes, qu’aucun jeune homme ne pouvait lutter au bois de Boulogne avec Maxime à cheval, où il se montrait plus jeune, plus gracieux que le plus jeune et le plus gracieux d’entre eux. Ce privilège de jeunesse éternelle a été possédé par quelques hommes de ce temps. Cette effroyable indifférence, qui lui permettait de seconder une sédition populaire avec autant d’habileté qu’il pouvait en mettre à une intrigue de cour, dans le but de raffermir l’autorité d’un prince, avait une sorte de grâce. Jamais on ne se défie du calme, de l’uni, surtout en France, où nous sommes habitués à beaucoup de mouvement pour les moindres choses. Vêtu selon la mode de 1839, le comte était en habit noir, en gilet de cachemire bleu foncé, brodé de petites fleurs d’un bleu clair, en pantalon noir, en bas de soie grise, en souliers vernis. Sa montre, contenue dans une des poches du gilet, se rattachait par une chaîne élégante à l’une des boutonnières.

Archives.org : Scènes de la vie politique,  Le député d’Arcis (VIII)

« Né en 1791, issu d’une famille au blason très ancien, Le comte Maxime de Trailles est page de l’Empereur à l’âge de douze ans et devient un élégant voyou utilisé par les hommes politiques (Eugène de Rastignac, Henri de Marsay). Il accumule les maîtresses tout au long de La Comédie humaine et il les ruine en faisant des dettes (des vraies et des fausses). À son tableau de chasse, on compte des femmes du monde (Diane de Maufrigneuse, Anastasie de Restaud, Delphine de Nucingen), ou des prostituées comme Sarah van Gobseck dite « La belle hollandaise », mère de La Torpille. Redouté à juste titre, il fait partie du clan des Treize, il est de tous les mauvais coups, appuyant sa réputation sur un pouvoir de nuisance démesuré, il se rend indispensable en politique (Le Député d’Arcis). Mais il lui arrive de se faire rouler dans la farine au même titre que Paul de Manerville dans Le Contrat de mariage. Il fait partie des « roués » comme Rastignac, qui brillent dans les salons et mènent le monde par le bout du nez. Sa carrière politique et son brillant mariage n’entameront ni son cynisme, ni le respect que lui témoignent les meilleures maisons nobles. Assez fanfaron lorsqu’il s’agit de conquêtes féminines, il peut être habile et secret lorsqu’il est question de « coups » financiers et de stratégie politicienne. Il n’hésite pas à assassiner. Amateur de bons mots, il surnomme Félicité des Touches « l’aubergiste de la littérature ». Sa vie se poursuit dans La Comédie humaine jusqu’en 1846 dans La Femme auteur où il est devenu ambassadeur après avoir obtenu le poste de ministre. »  Wikipédia

> Le député d’Arcis,  par Bernard Leuillot : http://www.v1.paris.fr/commun/v2asp/musees/balzac/furne/notices/depute_d_arcis.htm

> Personnages des romans de Balzac : http://hbalzac.free.fr/personnages.php