Hyacinthe Maglanovich

Prosper Mérimée a débuté dans la littérature par deux supercheries : « Le théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole » (1825) et « La Guzla, ou Choix de poésies illyriques » (1827).

Cette mystification littéraire consiste un recueil de ballades présenté comme la traduction d’une œuvre étrangère dont l’auteur, Hyacinthe Maglanovich, serait un barde morlaque, poète et joueur de guzla. Mérimée, qui se présente comme son traducteur en dresse le portrait et présente, dans une courte notice biographique, les moments clefs d’une vie tourmentée pour donner plus de véracité encore à son canular.

L’époque se prêtait à ce que La Guzla fût acceptée en France mais également dans toute l’Europe  – certains fragments furent même traduits en vers par les plus grands poètes comme Goethe ou  Pouchkine.

Le dévoilement de la supercherie a rapidement ôté toute valeur littéraire à ce recueil. On peut cependant être sensible à ses qualités ; voir sous le pastiche le talent de création du jeune Mérimée ou reconnaître, comme  le fit Goethe, le « talent souple » d’un auteur « qui a pris plaisir à plaisanter gravement.»

Notice sur Hyacinthe Maglanovich

Hyacinthe Maglanovich est presque le seul joueur de guzla que j’aie vu qui fût aussi poète ; car la plupart ne font que répéter d’anciennes chansons, ou tout au plus ne composent que des pastiches, prenant vingt vers d’une ballade, autant d’une autre, et liant le tout au moyen de mauvais vers de leur façon.

Notre poète est né à Zuonigrad, comme il le dit lui-même, dans sa ballade intitulée l’Aubépine de Veliko. Il était fils d’un cordonnier, et ses parents ne semblent pas avoir pris beaucoup de soin de son éducation, car il ne sait ni lire ni écrire. A l’âge de huit ans il fut enlevé par des Tchingénehs ou Bohémiens. Ces gens le menèrent en Bosnie, où ils lui apprirent leurs tours et le convertirent sans peine à l’islamisme, qu’ils professent pour la plupart1. Un ayan ou maire de Livno le tira de leurs mains et le prit à son service, où il passa quelques années.

Il avait quinze ans quand un moine catholique réussit à le convertir au christianisme, au risque de se faire empaler s’il était découvert ; car les Turcs n’encouragent point les travaux des missionnaires. Le jeune Hyacinthe n’eut pas de peine à se décider à quitter un maître assez dur, comme sont la plupart des Bosniaques ; mais, en se sauvant de sa maison, il voulut tirer vengeance de ses mauvais traitements. Profitant d’une nuit orageuse, il sortit de Livno, emportant une pelisse et le sabre de son maître, avec quelques sequins qu’il put dérober. Le moine qui l’avait rebaptisé l’accompagna dans sa fuite, que peut-être il avait conseillée.

De Livno à Scign en Dalmatie il n’y a qu’une douzaine de lieues. Les fugitifs s’y trouvèrent bientôt sous la protection du gouvernement vénitien et à l’abri des poursuites de l’ayan. Ce fut dans cette ville que Maglanovich fit sa première chanson : il célébra sa fuite dans une ballade qui trouva quelques admirateurs et qui commença sa réputation.2

Mais il était sans ressources d’ailleurs pour subsister, et la nature lui avait donné peu de goût pour le travail. Grâce à l’hospitalité morlaque, il vécut quelque temps de la charité des habitants des campagnes, payant son écot en chantant sur la guzla quelque vieille romance qu’il savait par cœur. Bientôt il en composa lui-même pour des mariages et des enterrements, et sut si bien se rendre nécessaire qu’il n’y avait pas de bonne fête si Maglanovich et sa guzla n’en étaient pas.

Il vivait ainsi dans les environs de Scign, se souciant fort peu de ses parents, dont il ignore encore le destin, car il n’a jamais été à Zuonigrad depuis son enlèvement.

A vingt-cinq ans c’était un beau jeune homme, fort, adroit, bon chasseur, et de plus poète et musicien célèbre ; il était bien vu de tout le monde, et surtout des jeunes filles. Celle qu’il préférait se nommait Hélènei et était fille d’un riche Morlaque, nommé Zlarinovich. Il gagna facilement son affection, et, suivant la coutume, il l’enleva. Il avait pour rival une espèce de seigneur du pays, nommé Uglian, lequel eut connaissance de l’enlèvement projeté. Dans les mœurs illyriennes, l’amant dédaigné se console facilement et n’en fait pas plus mauvaise mine à son rival heureux ; mais cet Uglian s’avisa d’être jaloux et voulut mettre obstacle au bonheur de Maglanovich. La nuit de l’enlèvement, il parut accompagné de deux de ses domestiques au moment où Hélène était déjà montée sur un cheval et prête à suivre son amant. Uglian leur cria de s’arrêter d’une voix menaçante. Les deux rivaux étaient armés. Maglanovich tira le premier et tua le seigneur Uglian. S’il avait eu une famille, elle aurait épousé sa querelle, et il n’aurait pas quitté le pays pour si peu de chose ; mais il était sans parents pour l’aider, et il restait seul exposé à la vengeance de toute la famille du mort. Il prit son parti promptement, et s’enfuit avec sa femme dans les montagnes, où il s’associa avec des heiduques.ii

Il vécut longtemps avec eux, et même il fut blessé au visage dans une escarmouche avec les pandoursiii. Enfin, ayant gagné quelque argent d’une manière assez peu catholique, je crois, il quitta les montagnes, acheta des bestiaux, et vint s’établir dans le Kotar avec sa femme et quelques enfants. Sa maison est près de Smocovich, sur le bord d’une petite rivière ou d’un torrent qui se jette dans le lac de Vrana. Sa femme et ses enfants s’occupent de leurs vaches et de leur petite ferme ; mais lui est toujours en voyage ; souvent il va voir ses anciens amis les heiduques, sans toutefois prendre part à leur dangereux métier.

Je l’ai vu à Zara pour la première fois en 1816. J’étais alors grand amateur de la langue illyrique, et je désirais beaucoup entendre un poète en réputation. Mon ami, l’estimable voïvodeiv Nicolas***, avait rencontré à Biograd, où il demeure, Hyacinthe Maglanovich, qu’il connaissait déjà ; et, sachant qu’il allait à Zara, il lui donna une lettre pour moi. Il me disait que, si je voulais en tirer quelque chose, il fallait le faire boire ; car il ne se sentait inspiré que lorsqu’il était à peu près ivre.

Hyacinthe avait alors près de soixante ans. C’est un grand homme, vert et robuste pour son âge, les épaules larges et le cou remarquablement gros. Sa figure prodigieusement basanée, ses yeux petits et un peu relevés à la chinoise, son nez aquilin, assez enflammé par l’usage des liqueurs fortes, sa longue moustache blanche et ses gros sourcils noirs, forment un ensemble que l’on oublie difficilement quand on l’a vu une fois. Ajoutez à cela une longue cicatrice qui s’étend sur le sourcil et sur une partie de la joue. Il est très extraordinaire qu’il n’ait pas perdu l’œil en recevant cette blessure. Sa tête était rasée, suivant l’usage presque général des Morlaques, et il portait un bonnet d’agneau noir : ses vêtements étaient assez vieux, mais encore très propres.

En entrant dans ma chambre, il me donna la lettre du voïvode et s’assit sans cérémonie. Quand j’eus fini de lire : « Vous parlez donc l’illyique ? » me dit-il avec un air de doute assez méprisant. Je lui répondis sur-le-champ dans cette langue que je l’entendais assez bien pour pouvoir apprécier ses chansons, qui m’avaient été extrêmement vantées. « Bien, bien, dit-il ; mais j’ai faim et soif : je chanterai quand je serai rassasié. » Nous dînâmes ensemble. Il me semblait qu’il avait jeûné quatre jours au moins, tant il mangeait avec avidité. Suivant l’avis du voïvode, j’eus soin de le faire boire, et mes amis, qui étaient venus nous tenir compagnie sur le bruit de son arrivée, remplissaient son verre à chaque instant. Nous espérions que, quand cette faim et cette soif si extraordinaires seraient apaisées, notre homme voudrait bien nous faire entendre quelques-uns de ses chants. Mais notre attente fut bien trompée. Tout d’un coup il se leva de table, et, se laissant tomber sur un tapis près du feu (nous étions en décembre), il s’endormit en moins de cinq minutes, sans qu’il y eût moyen de le réveiller.

Je fus plus heureux une autre fois : j’eus soin de le faire boire seulement assez pour l’animer, et alors il nous chanta plusieurs des ballades que l’on trouvera dans ce recueil. Sa voix a dû être fort belle ; mais alors elle était un peu cassée. Quand il chantait sur sa guzla, ses yeux s’animaient, et sa figure prenait une expression de beauté sauvage qu’un peintre aimerait à exprimer sur la toile.

Il me quitta d’une façon étrange : il demeurait depuis cinq jours chez moi, quand un matin il sortit, et je l’attendis inutilement jusqu’au soir. J’appris qu’il avait quitté Zara pour retourner chez lui ; mais en même temps je m’aperçus qu’il me manquait une paire de pistolets anglais qui, avant son départ précipité, étaient pendus dans ma chambre. Je dois dire à sa louange qu’il aurait pu emporter également ma bourse et une montre d’or qui valaient dix fois plus que les pistolets.

En 1817, je passai deux jours dans sa maison, où il me reçut avec toutes les marques de la joie la plus vive. Sa femme et tous ses enfants et petits-enfants me sautèrent au cou : et quand je le quittai, son fils aîné me servit de guide dans les montagnes pendant plusieurs jours, sans qu’il me fût possible de lui faire accepter une récompense.

Notes

Tous ces détails m’ont été donnés en 1817 par Maglanovich lui-même.

J’ai fait de vains efforts pour me la procurer. Maglanovich lui-même l’avait oubliée, ou peut-être eut-il honte de me réciter son premier essai poétique.

« Marie » dans la version de 1827

iiHeiduque : dans le texte a le sens de pillard, de bandit. Orthographe actuelle Haïdouk ou encore Haïduk.

iii Soldat hongrois qui appartenait à des corps francs dont les excès amenèrent leur incorporation dans des troupes régulières (cnrtl), Par analogie et dans un sens péjoratif désigne un soldat brutal,

iv Chef militaire; souverain ou éminent personnage de l’administration dans les pays slaves, notamment ceux de la péninsule balkanique soumis à la domination ottomane. (cnrtl)

*

> Présentation du texte, préface de 1827, avertissement de 1840 et courte notice biographique sur Hyacinthe Maglanovich, le barde morlaque par Prosper Mérimée. Fichier PDF ou  ODT.

> La Guzla en différents formats sur archive.org
https://archive.org/details/laguzlaouchoixde00mruoft

> De Mérimée à Claude Simon, cinq histoires de canulars littéraires, France-Culture : 
https://www.franceculture.fr/litterature/cinq-histoires-canulars-litteraires

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Francis Ponge & Jules Romains

Qualité de Jules Romains

D’un sexe très défini, ni grec ni latin, masculin, français, mois populaire que montagnard.
Moins gaulois que Rabelais, moins parisien que Molière, moins bourgeois que Flaubert, un peu plus sentimental que ceux-là.
Il parle à haute voix dans un air léger de montagne. Il tient à la terre par les pieds. Il n’est pas soucieux.
Sa demeure aux générations est une anfractuosité d’un confortable nature.
Frère jovial, aîné qui tient du père !

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Extrait de  » Deux textes sur Jules Romains » . Nrf/Gallimard

Le cœur c’est pour l’amour

Une série de portraits réalisée au « Clos Fleuri » de Donnemarie-Dontilly par le collectif Faux amis (Lucie Pastureau, Lionel Pralus, Hortense Vinet). Les photographies des résidents de la maison de retraite ont été réalisées sur une période de deux ans.

Portrait de M. Le Foll, ancien motard acrobate dans la gendarmerie par  le Collectif Faux amis .Voir aussi le studio Hans Lucas

Collectif Faux Amis –  http://fauxamis.net/

Studio Hans Lucas : http://www.hanslucas.com/hanslucas

Portraits et sourires

Le sourire photographique, ou les révolutions du portrait expressif, par André Gunthert.

 » Pourquoi sourit-on sur les portraits photographiques au XXe siècle, et pas au XIXe siècle? Sous cette forme élémentaire, la question est devenue une énigme prisée des études visuelles. Héritière d’une longue tradition d’analyse de l’expression des émotions, elle apparaît comme une évolution historique directement observable, documentée par des sources abondantes. Découvrir la clé de cette métamorphose paraît à portée de main. »

L’image sociale – Le carnet de recherches: http://imagesociale.fr/4275

lansiaux1914

Charles Lansiaux, Aspects de Paris pendant la guerre de 1914 (détails).
>Téérama : Visite guidée : Paris 14-18, la guerre au quotidien, photographies de Charles Lansiaux

Nadar, par Léon Daudet

Nadar

h2_1991.1198.jpg« En première ligne, le vieux et bon Nadar, — presque inconnu sous son véritable nom de Tournachon, — notre voisin de l’Ermitage, en pleine forêt de Sénart. Qui nous aurait dit que ce bois paisible, où l’on allait goûter en famille et déjeuner sur l’herbe, redeviendrait un repaire de bandits comme au temps du Courrier de Lyon ! L’Ermitage lui-même consistait en un semblant de ruine recouverte par un cabaret et un peu plus loin, par le vaste chalet de Nadar, de sa femme et de sa smalah, invités, bohèmes, serviteurs et parasites des deux sexes, ânes, chevaux, oiseaux, chiens et chats. Imberbe et moustachu, habituellement vêtu d’une vareuse rouge, roux de cheveux, puis roux mêlé de blanc, puis entièrement blanc, haut et solide, puis voûté légèrement, d’une gaieté perpétuelle, babillarde et communicative, le chroniqueur-ascensionniste-photographe était un de ces robustes témoins de trois générations qui deviennent de plus en plus rares. Il avait beaucoup usé et abusé de la vie, rendu sa noble compagne bien malheureuse, et il en avait un satané remords, et il ne perdait pas une occasion de se frapper la poitrine à ce sujet, sans cesser pour cela de suivre une fantaisie qui avait été débridée, et qui demeurait vagabonde.

Lui aussi, tel Bergerat, avec plus de bonhomie et de verve, déformait les noms à plaisir. Mon père était son vieux Dauduche. J’étais le petit Dauduchon. Il disait affectueusement « mon Goncourt, mon Flaubert, mon Baudelaire », et pour exprimer son admiration vis-à-vis d’un homme du passé, de son passé : « Ah ! c’était quelque chose de gentil et de bien ! » Les histoires qu’il racontait étaient toujours courtes et significatives. Il ne rabâchait pas. Quand il m’emmenait en forêt à la recherche des champignons, notamment des cèpes ou bolets, il était intarissable sur ses camarades de jadis, hommes et femmes, et nettoyant ses trouvailles d’un raclement rapide de son couteau de poche, il soupirait : « Quelle merveille, ce pauvre Flourens !… Si tu avais connu cette crème de Gautier… Tiens, vois-tu, Dauduchon, celui-là est vénéneux en diable. Il ne faudrait le faire manger ni à un chien, ni même à un conservateur. »

Car, étant de tempérament combatif, il avait horreur des conservateurs de l’Assemblée Nationale, dont il multipliait cependant les binettes à favoris et à crânes lisses, à perruques, ou à chevelures bien peignées, dans ses célèbres ateliers. Il possédait des passions politiques très vives et il affichait un anticléricalisme démodé, au sujet duquel on le plaisantait ferme. Son type de prédilection était Clemenceau. Vers la fin de sa vie, alors qu’il vivait en ermite dans le quartier des Champs-Élysées auprès de sa femme impotente, soignée par lui avec un admirable dévouement, il m’adressait de petits billets : « On me dit que tu es devenu méchant. Moi je ne lis pas tes articles, parce que tu dis du mal de Clemenceau, qui est bon. » Il eût été bien vain d’essayer de lui expliquer que le Clemenceau de la politique n’était pas du tout le même que son charitable et sarcastique visiteur. Puis comment lui faire grief de sa fidélité à ses convictions et à ses amitiés ?

Très respectueux de la jeunesse, Nadar ne commença à me parler des « petites dames », comme il disait, que lorsque je fus un carabin. Pendant nos courses à travers les taillis des Uzelles ou devant le vermouth gommé de l’Ermitage, il m’expliquait : 1° que c’était la chose la plus importante de l’existence, que le reste était fumée ; 2° qu’un homme marié, comme lui, à une femme angélique et dévouée, est le dernier des misérables de la tromper avec des coquines : « Ton papa t’expliquera ça encore mieux que moi, mon Dauduchon. Rappelle-toi, quand tu auras mon âge, qu’il ne faut pas imiter le bonhomme Nadar. » Cinq minutes après, il tirait de sa poche un paquet de lettres, les dépliait avec des mains tremblantes : « Voilà ce qu’elle m’écrit… des pages et des pages… Elle n’a que 25 ans… Hein, quel vieux fou !… »

— Mais non tu n’es pas fou, — il voulait à tout prix être tutoyé par moi, malgré la différence d’âge, — seulement tu n’as pas l’esprit scientifique. » Je confondais alors l’esprit scientifique et la sagesse, et il me semblait que la lecture de Claude Bernard mettait à l’abri de toutes les sottises. Lui riait de bon cœur : « J’ai connu un tel, — ici un nom de savant connu — quelle merveille !… Si tu crois qu’il ne faisait pas ses fredaines. Les médecins, les sculpteurs, les photographes et les doucheurs, il n’y a pas plus débauché. N’empêche que tu as raison,et qu’avec les cheveux blancs, il faut se ranger, sous peine de n’être plus qu’un dégoûtant. »

Il y a beaucoup de Nadar dans le Caoudal de Sapho.

Une dizaine d’années avant sa fin, l’excellent homme s’imagina qu’il précéderait sa femme au tombeau, et que celle-ci serait abandonnée. Cette crainte le dévorait. D’où une série d’instructions touchantes, couchées par écrit sur une grande feuille de papier, dont il me donnait solennellement lecture. Il m’apparut qu’il se grossissait les difficultés de la vie, lesquelles ne s’arrangent pas toujours, en dépit de Capus, mais se tassent assez souvent. La faulx du Temps émousse les pointes des querelles et les dépassants aigus des caractères. Le dernier souvenir que j’aie reçu de mon vieil ami, ce fut, en janvier 1907, une photographie de son « Panthéon Nadar », où défile, en plusieurs anneaux, le long serpent de ses modèles, illustres ou notoires, grosses têtes sur des petits corps, en marche vers l’immortalité. Il n’est rien de plus mélancolique. Quand je la regarde, j’entends la voix brûlée et ardente du chercheur de champignons, je distingue sa figure large et pâle, aux rides profondes, les plis de son cou sur sa chemise molle, ses doigts frémissants et tachetés de roux, qui tripotent des billets amoureux.»

*

> Léon Daudet, Fantômes et vivants. Chapitre IV, Champrosay. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux

Autoportrait de Nadar

Autoportrait de Nadar

Le fonds de l’atelier Nadar : la médiathèque de l’architecture et du patrimoine.

> Exposition « Nadar, la norme et le caprice », au Château de Tours – Musée du jeu de paume.

> Nadar – Archives de France – Célébrations nationales

 

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Maupassant, par Léon Daudet

Maupassant

La carrière littéraire de Maupassant se limita à une décennie — de 1880 à 1890 — avant qu’il ne sombre dans la folie et ne meure peu avant ses quarante-trois ans.

220px-Maupassant_2.jpg « Bien qu’en dehors des Soirées de Médan, où figurait sa Boule de Suif, il fût peu édité chez Charpentier, Maupassant venait rue de Grenelle. Il était alors de traits réguliers, brun, assez gras, lourd d’esprit comme un campagnard et généralement silencieux. Il ne souffrait pas encore de cette misanthropie, coupée de crises de snobisme, que déchaîna chez lui, quelque temps plus tard, la paralysie générale. Mais déjà il se frottait aux médecins comme à de merveilleux thaumaturges. Il les questionnait longuement dans les embrasures de portes et dans les antichambres. C’était le temps du « document humain ». On disait : « Guy — tout le monde l’appelait Guy — est très consciencieux. Il se renseigne quant à certains cas pathologiques qui seront dans son prochain roman. » Il courait sur lui mainte anecdote scabreuse ou bizarre, et j’ai toujours pensé que son détraquement cérébral avait débuté beaucoup plus tôt qu’on ne l’avait cru. Il canotait, jouait les Hercule, affectait un profond mépris pour ces lettres qui le faisaient vivre et lui donnaient la célébrité.

(…) On distinguait dès cette époque et à l’œil nu, dans Maupassant, trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Ils ont évolué depuis séparément, les deux premiers ayant tendance à s’absorber dans le troisième. Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c’était surtout l’imbécile qui nous frappait par sa fatuité. Je n’ai nullement été surpris d’apprendre par la suite que les femmes, et les plus sottes et les plus vaines, le faisaient tourner en bourrique. Il appelait par ses prétentions les mauvaises farces et ces taquineries cruelles des salonnards et salonnardes dont on raconte ensuite, en exagérant, qu’elles ont causé la perte de leur victime. Il était prêt pour de charmants bourreaux. Je lui en ai connu de délicieux, mais qui abusèrent de son insupportable affectation de virilité pour le déchiqueter sans merci. Belle série pour un peintre comme Hogarth, ayant le sens de la progression dans le pire, que cette vie à étapes de plus en plus noires, allant du salon au cabanon ! »

> Léon Daudet, Fantômes et vivants. Chapitre I, Vision de Flaubert, Goncourt et Maupassant. In  « Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux. »

Laurent Tailhade, par Stéphane Mallarmé

Laurent Tailhade, par Stéphane Mallarmé

Quelques Médaillons et portraits en pied

En quelques touches, un portrait de Laurent Tailhade, poète satirique au phrasé abondant, journaliste lettré, féroce pamphlétaire, anarchiste fin-de-siècle, pourfendeur infatigable des cuistres, des bourgeois et contempteur des mœurs sociales de la fin du siècle dernier… habitué des duels, blessé plusieurs fois — notamment par Maurice Barrès…  Un œil crevé dans l’attentat du restaurant Foyot, en plein procès de Emile Henry. Mais Tailhade continue à défendre les interventions anarchistes — quelques mois auparavant, lors de l’attentat à la Chambre des députés, il avait soutenu Auguste Vaillant et clamer :ainsi son admiration « Qu’importe de vagues humanités pourvu que le geste soit beau ! »

*

Frontispice.

À ceux ici par un aigu crayon, le portrait, en phrases, joint de Laurent Tailhade, superfluité : parce que l’auteur, profil monacal et sarrasin de blessé sous des compresses, comme indique l’album, parfaitement pour l’instant se complaît, dans le blanc des pages, à leur silence.

Tant de bruit détonna..

Les journaux ont manqué le défigurer.

L’injure réduite au hasard du sinistre pot de fleur — aucun ne contiendrait ta majestueuse tige, imagination, voilà le sens proposable au brut fait divers — cet ami sortira marqué, obligeamment pour les gens à myopie qui ne l’aperçurent toujours tel. Coutures après combat, mais que nous, lui trouvâmes immémorialement et de ce que c’est, sachant bénir, quelque batailleur au beau froncement ; le Public, à qui importe une réalité, les considérera dorénavant et peut y mettre le doigt.

On a, outre ses vers, inventé des vulgarisateurs, à subite lumière, pour — attirer l’attention — sur l’écrivain ; signataire de merveilles pareilles aux Vitraux et à cet Au Pays du Mufle.

Son chef, hors de linges statuaires, se dégage comme d’une consultation au destin méditative : très sûr, aggravé, mûr, avec le vœu virilement de penser.

— Pourvu que n’ait souffert le vitrage là-haut ! traduit un souci naguère assombrissant l’éveil quand la vie questionne et se retrempe.

Rien, malgré l’accident politique intrus en la pure verrière, je sais celle qui vous occupe, Tailhade, n’y périclita : cuirassée de fragilité à l’épreuve par le préalable bris plombant sa diaprure, dont pas un enflammé morceau d’avance comme la passion le colore, gemme, manteau, sourire, lys, ne manque à votre éblouissante Rosace, attendu et par cela qu’elle-même d’abord simule dans un suspens ou défi, l’éclat, unique, en quoi par profession irradie l’indemne esprit du Poëte.

Quelques Médaillons et portraits en pied

Stéphane Mallarmé

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Villiers de l’Isle-Adam
Verlaine
Arthur Rimbaud
Laurent Tailhade
Beckford
[Tennyson vu d’ici]
Théodore de Banville
Edgard Poe
Whistler
Édouard Manet
Berthe Morisot
RICHARD WAGNER. RÊVERIE D’UN POÈTE FRANÇAIS